Rencontre avec Isabelle Bianquis

03/05/2022

Voyage au bout de l’intime

 

Professeur d’anthropologie à l’Université de Tours, Isabelle Bianquis, de retour d’Antarctique, analyse comment le personnel de la station australe Dumont d’Urville (60 à 80 personnes) parvient à faire société sur la banquise.

 

Par Benoît Piraudeau

 

Tout est parti d’une conversation avec un collègue océanographe, membre comme elle du conseil scientifique du Muséum National d’Histoire Naturelle : « Revenu des îles Kerguelen, il me racontait la vie sur une base polaire ; j’ai trouvé que cela ferait un très beau sujet d’étude. » C’est ainsi qu’Isabelle, trois ans plus tard, s’en est allée « nicher » sur l’île des Pétrels dans l’archipel de Pointe Géologie, en Terre-Adélie, à 17 000 km de là.

 

En terra incognita, elle n’est pas arrivée incognito, mais missionnée par l’Institut Polaire pour questionner l’utopie d’une société liquide* dans laquelle tout ce qui est normalement structurant pour l’être humain n’est durable (le travail, l’amitié, l’amour, etc.). La station Dumont d’Urville la modélise et préfigure un monde couvant ses enfants privilégiés (« ni loyers, ni factures, ni repas à préparer ») qui le font tourner, acceptant d’être interchangeables pour prix d’un désir accompli : « être ici ».

 

L’immense page blanche

 

« Jamais voyage ne fut aussi facile », convient Isabelle. Si les héros polaires ne sont plus – Dumont d’Urville en fut un, quand il aborda en 1840 ce littoral glacé – cet « Éros » polaire qu’est l’Antarctique attire encore quiconque veut « échapper au commun des mortels ». Néanmoins, comme sous de Tristes Tropiques « l’exclusive fatalité, l’unique tare qui puissent affliger un groupe humain et l’empêcher de réaliser pleinement sa nature, affirme Lévi-Strauss, c’est d’être seul » et là-bas, à l’intérieur de la station, il l’est vraiment.

 

Occasion d’extrapoler sur d’autres « cohabitations subies » dans la perspective de « voyages spatiaux de longue durée ». Comme en Grèce et en Antarctique, sur la carte de Mars il se trouve déjà un autre mont Olympe.

Débarquée du navire L’Astrolabe, Isabelle observe comment l’on « brise la glace » : « Les rapports sont très policés pour éviter les conflits (personne ne peut être renvoyé sur le champ), puis, comme une soupape, surviennent des comportements transgressifs. » Sur cette « terre de science et de paix », l’anthropologue se trouve confrontée à des contradictions aussi difficiles à résoudre que le paradoxe de l’œuf et de la poule, ou plutôt du pétrel des neiges. Sur son île, l’oiseau d’une fidélité et d’une blancheur immaculée est très sensible aux fluctuations de la banquise, ce pourquoi il est scruté par ceux qui, en rotation constante au plus près de l’axe de la terre, participent de son réchauffement.

« Après l’Antarctique, vous tombez »

« Les missions n’excèdent jamais les quatorze mois » ; nul ne vivra jamais une vie durant, d’amour, de krills et d’eau (très) fraîche, mais « une expérience »« tout est vécu intensément ». Moments festifs, couples fugaces, excentricité affichée, le continent des extrêmes est l’immense page blanche sur laquelle des données sont à prendre mais où les histoires sont à laisser.

 

Plus que par la clarté de l’été austral, Isabelle est alors « frappée par la partie lumineuse des gens » dont elle consigne sur place les parcours atypiques, tels Adélie, vétérinaire spécialiste des manchots qui « a construit sa vie sur l’idée de fouler un jour la terre à qui elle doit son prénom », ou ce chaudronnier « qui a traversé l’Afrique à vélo et passé huit mois avec les Inuits ». À ces 67 récits, il manque le sien, liquidé par ce glacial « devoir de neutralité », cette exigence d’objectivité scientifique qui ne doit laisser planer sur son travail aucune ombre d’elle-même. Dans la sienne, des choses méritent pourtant d’être explorées.

Les Cavaliers de Kessel

 

Se rêvant « grand reporter ou médecin tropical », Isabelle a croisé l’anthropologie et Viviana Pâques dans les années 80. L’éminente spécialiste des Gnawas au Maroc dirigea sa thèse sur la vigne en Alsace ; Isabelle y démontre sa capacité « à voir ce qu’il y a à voir », en l’occurrence, que « le cycle de la vigne était lié à la fécondité féminine », comme un dicton le laissait entendre, enjoignant « les hommes de la tailler en février pour que la sève remonte dans le ceps, fructifie, et mettre en cuve neuf mois plus tard. »

 

Ensuite, elle chevauche vers des contrées plus hostiles et « dix-huit ans passés en Mongolie, six en Sibérie » forgeront une carrière de trente ans habitée du souvenir lointain d’une lecture fondatrice pour elle, le roman de Joseph Kessel, Les Cavaliers, dans lequel un conteur afghan repense, en son pays, « aux grands flots humains qui avaient été obligés de prendre pour lit cet inévitable passage entre deux morceaux de l’univers. »

 

Ultime paradoxe : retrouver en terres australes un imaginaire lié à « ces traces de poussière, de steppes et de parfums ». « Après l’Antarctique, lui avait-on dit, il n’y a plus rien, vous tombez… » Au milieu d’autres vignes, Isabelle s’apprête pourtant, neuf mois plus tard (hasard du calendrier), à refondre sur ce pôle Sud, cette fois dans l’archipel des Crozets, comme l’on remonte en selle : « doutant toujours mais déterminée » à poursuivre son projet, ce nouveau cycle de sa vie.