Rencontre avec Clara Breteau

05/12/2022

©Ville-de-Tours-F.-Lafite

Conscience poétique

 

Écrivaine et maîtresse de conférences en arts et écologies à Paris-8, la Tourangelle Clara Breteau révèle, dans un livre paru en cette rentrée, comment des habitats autonomes retissent, au-delà de leur sobriété, un langage poétique que l’on croyait perdu.

 

Par Benoît Piraudeau

 

 

Dans Soleil Vert (1973), Charlton Heston tente d’élucider le meurtre d’un homme d’affaires lié à la fabrication industrielle d’une alimentation synthétique et rationnée. C’est tout ce qu’il reste à manger sur Terre en 2022.

 

Épaulé par un vieux libraire témoin d’une planète jadis féconde, le détective croise la route d’une jeune femme appelée « Mobilier », louée et intégrée au luxueux appartement de la victime alors qu’au-dehors le monde s’effondre. Née en 1985, Clara Breteau n’a pas vu ce film dystopique et dénué d’espoir.

 

L’écrivaine et universitaire a moins grandi dans les salles obscures qu’à la bougie de la littérature russe, initiée par sa grand-mère maternelle. Tchekhov, au XIXe siècle, n’était pas moins éclairant sur ce « monde d’après » au centre duquel Clara finirait par conduire ses propres investigations...

 

Du Tchekhov sous l’écorce


Dans Platonov, dont le titre primitif évoque « l’absence de père », Tchekhov dénonce, en effet, un système patriarcal, irresponsable et veule ; dans Oncle Vania, il file une autre obsession : « Les forêts, il y en a de moins en moins, (…), le climat est détraqué, et, chaque jour, la terre devient plus pauvre et laide. » Clara apprend sa langue, le russe, au collège Michelet, puis au lycée Descartes, et la harpe au Conservatoire. En Lettres Supérieures à Toulouse, elle étudie, du même auteur, La Cerisaie et s’identifie plus à celle-ci qu’à un personnage en particulier :

 

« Depuis toujours j’ai adoré les vergers – c’est mon rêve d’en « habiter » un. » Elle sent aussi qu’il se joue à travers la Russie « une attirance vers « l’Orient », trahissant le sentiment obscur », même si elle ne le relie pas encore à ses origines algériennes, « d’appartenir à une autre culture ».

 


Sensible aux signes, Clara l’est aussi à la Loire qui l’invite à voyager. Sa mère institutrice lui conseillant « de ne pas vivre uniquement dans les livres », la brillante littéraire se « désoriente » vers une grande école de commerce et découvre « le monde des chiffres et de la finance ». Ce cursus, explique-t-elle, est son « tapis volant vers l’autonomie », laquelle passe par des jobs étudiants. Clara « loue » ainsi ses services à une vendeuse russe de mobilier italien : « Elle ciblait de riches compatriotes et avait besoin d’une interprète sur un salon. »

Au cours de celui-ci, un homme se plante devant elle et lui lance “Vous n’avez pas votre place” avant de lui tourner le dos et de repartir. Clara revient sur l’épisode : « C’était très symptomatique de la crise existentielle que je traversais à l’époque. J’étais comme les meubles autour de moi : pas de maison, pas d’ancrage, déplaçable, en transition… » : Une femme « mobilier » !

 

Après l’obtention de son Master of Business Administration et d’une licence de philo, elle s’envole pour Moscou, et, plus loin encore, en Sibérie, assistant Nicolas Vanier sur le tournage de Loup. En Ukraine, la voici un peu plus tard levant des fonds pour l’entreprise d’énergie renouvelable qui coproduira le documentaire de Coline Serreau Solutions locales pour un désordre global (2010) : « Les films d’alertes et catastrophistes ont été tournés, postule la cinéaste, maintenant il faut montrer qu’il existe des solutions. »

©-Ville-de-Tours-F.-Lafite

Un fil de résistance


Continuant de chercher « un langage, un métier, une place qui fasse sens », Clara part pour Cambridge où elle consacre un mémoire de recherche « au devenir du métier d’ingénieur à l’heure de l’effondrement », puis elle s’installe à Leeds, berceau de la Révolution industrielle ; elle y soutient cette fois une thèse en esthétique et géographie environnementale et en tire un essai : Les vies autonomes, une enquête poétique (Actes Sud, 2022), lequel dévoile comment des lieux autosuffisants retissent entre leurs habitants et le vivant un langage poétique.

 

Sous la plume de Clara l’on perçoit, au fil des témoignages qu’elle recueille, ce vibrato ancestral rattachant les déracinés de l’intérieur à leurs âmes terriennes, celles-là mêmes que l’ogre industriel cannibalise et frappe d’amnésie. Et Clara de nous remémorer la Guerre des Demoiselles (1829-1872) durant laquelle, déguisés en des créatures mi-bêtes mi fées, « des paysans de l’Ariège s’étaient soulevés contre l’instauration du Code forestier les privant de leurs droits d’usage et de cette montagne avec laquelle ils faisaient corps ».

 

 

L’heureux dénouement

 

Longtemps les fantômes des Demoiselles ont harcelé la nuit gendarmes et gardes forestiers. Leur existence, évoquée en préambule, hante le livre de Clara, « demoiselle » dont l’écriture, découvrira-t-elle par ricochet, est traversée par les ombres de sa propre histoire. Reparaissent ainsi ce père algérien absent durant son enfance et ce grand-père paternel, guérisseur chaoui assassiné par le FLN durant la guerre d’Algérie, tout comme refont surface ses ancêtres français, paysans sarthois, chacun de ces mondes ayant été engloutis par le capitalisme colonial.

 

« Les lieux autonomes suturent le tissu détricoté des liens et des appartenances » et font figure de « métiers à tisser réparateurs ». Étrangement, ceux-là font écho au métier à tisser de cette grand-mère russophile. C’est peut-être lui qui, remisé au sous-sol près d’un piano, avait « pincé » tout ce temps les cordes sensibles de la harpiste, mais c’est le jardin de son aïeule, des années après son décès, qui clôt son « enquête poétique » sur un heureux dénouement :

 

« Le potager était encore là, plus vaste qu’autrefois, le verger tenait encore debout. Et je regardai soudain ce jardin comme s’il était devenu la face vivante de mon imaginaire. » Vert et ensoleillé.

 

Bonus entretien