Rebecca Fezard et Élodie Michaud

26/03/2021

© Cyril Chigot

La matière idéale

Grand Prix de la Création de la Ville de Paris (catégorie « design »), Rebecca Fezard et Élodie Michaud intéressent beaucoup les médias ces temps-ci. Allait-on recycler les papiers des collègues et finir dans le tout-venant ? Ou répondre au défi qu’elles s’imposent de l’inédit et du durable ?

Réponse ci-dessous.

Par Benoit Piraudeau

 

Rebecca et Élodie en quelques dates :

 

  • 1985 - 30 septembre : naissance de Rebecca à Tours
  • 1991 - 2 février : naissance d’Élodie à Tours
  • 2016 - Création de Hors-Studio
  • 2019 - Février : finalistes du Surface Design Show à Londres Juin : création de Precious Kitchen Octobre : sélectionnées au Material Designers à Barcelone
  • 2020 - Décembre : Grand Prix de la Création de la Ville de Paris
  • 2021 - Février : exposition au CCC OD

Ci-contre : Élodie Michaud (à gauche), diplômée de l’École des arts appliqués Olivier de Serres et Rebecca Fezard, diplômée des Beaux-Arts de Lyon, actuellement exposées au CCC OD.

Rebecca et Élodie, designers, parlent d’une seule et même voix. Elles sont comme deux sœurs jumelles nées sous le signe des matériaux (pour recycler un air connu) et, à défaut d’être Gémeaux, elles ont trouvé pour Rebecca (Balance) ce « bon équilibre », pour Élodie (Verseau) « ce jeu des vases communicants », qui expliquent leur alchimie à l’œuvre quand elles rêvent de transmuter des gisements de déchets en mines d’or.

 

À l’adolescence, elles s’imaginaient dans la mode à Paris – ritournelle entêtante qui les conduira, l’une à l’École Conte, l’autre à l’École Olivier de Serres – mais n’ont de regret, à l’âge adulte, de n’être point devenues ces Femmes actuelles qui allaient prédire le retour du legging néon au printemps. C’est à l’été 2015, sous d’autres néons, plus anciens, que Rebecca et Élodie, se sont rencontrées, l’une salariée, l’autre stagiaire de la manufacture réputée de papiers peints à la planche : L’Atelier d’Offard. Entre savoir-faire du XVIIIe siècle et techniques innovantes, elles se convainquent finalement de faire mieux que tapisserie dans une agence de style.

 

Un an plus tard, elles fondent Hors-Studio, soucieuses entre deux workshops « de toujours se confronter à la matière pour en comprendre les enjeux », et de se former en continu auprès d’artisans pour qui « la pensée et la main sont indissociables », tels Marc Boutefol, doreur à Saumur, ou Guillaume Mouche, sculpteur à Saint-Pierre-des-Corps, visités récemment.

 

À la lecture de Biba, elles ont ainsi préféré la relecture du Bubu, iconique tabouret des années 90 signé Philippe Starck, dont les chutes de plastique, repensées et remaniées par elles, participent d’une scénographie aérienne plutôt qu’à la pollution des sols : « grâce à une machine à barbe à papa réadaptée par des ingénieurs sensoriels », l’œuvre – des nuages de microparticules en suspension – « joue sur cette ambiguïté de la matière et évoque une nature fragile et menacée », mais surtout « assoit » leurs méthodes artisanales, leurs intentions artistiques et la responsabilité du designer pour qui se pose la question du retour à la mer de tout ce qu’il produit.

Tendance et descendance

 

Depuis l’invitation des Galeries Lafayette à décorer, en 2018, leurs vitrines avec l’œuvre intitulée Le Septième continent, en référence à la concentration de détritus flottant dans le Pacifique, le tandem vogue, toujours en quête de sa « pierre philosophale » dont la forme première s’apparente à une brique qu’elles ont fabriquée, de leurs mains et par centaines, « à partir de coquilles d’huîtres réduites en poudre et soudées par un bio-collagène à base d’algues pour former des colonnes combinant designs matière et paramétrique. Un décor éphémère, soluble dans l’eau ».

 

De cette subtile mise en abyme émergent l’arrière-grand-mère de l’une, enfileuse de perles, et l’arrière-grand-père de l’autre, staffeur ornemaniste. C’est dire si leurs bonnes étoiles, bien alignées dans leur cosmogonie, valent mieux qu’un article tendance dans Cosmopolitan. Puissent-elles bientôt leur révéler ce « liant non polluant capable de résister à la pluie », comme aux larmes au moment de se séparer.

 

Rebecca et Élodie continuent de le chercher, en artistes appliquées, promptes à délivrer sur leur plateforme Precious Kitchen, leurs recettes pour un monde durable. Il y avait la cuisine du Gault & Millau, il y aura dorénavant « la cuisine des matières » du Fezard & Michaud.

© Cyril Chigot