Portrait de Cédric Delaunay

26/03/2019

Game of Thrones décrypté depuis Tours

 

Cédric Delaunay est professeur d’histoire au lycée Descartes de Tours. Il est aussi l’auteur du livre Game of Thrones – de l’histoire à la série (éd. Nouveau Monde Editions) dans lequel il décrypte l’œuvre de GRR Martin.

 

Le géant du streaming HBO en a tiré une série télé, croisement des Rois Maudits de Maurice Druon et des livres de fantasy de JRR Tolkien. La huitième et ultime saison démarre le 19 avril prochain.

 

À cette occasion, le Tourangeau revient sur la genèse de son travail et délivre sa théorie sur un épilogue attendu par 16 millions de fans à travers le monde.

Portrait de Cédric Delaunay
  • Lors des dernières Rencontres de l’Histoire de Blois, votre conférence a fait salle comble. Cela vous a-t-il surpris ?

Compte tenu de la popularité de GoT, cela m’a moins surpris que les organisateurs. Ils avaient rarement vu un conférencier tout à fait méconnu attirer autant de gens ! Mais ne me faite pas jouer le rôle de la grenouille de la fable qui voulait se faire plus gros que le bœuf. Bien des historiens de renom venus à Blois débattre ont fait salle comble avant moi.

 

  • Ce livre est-il promis à des traductions en langue étrangère ?

Lors du salon du livre de Francfort, mon éditeur a « pitché » mon ouvrage à des collègues allemands et tchèques, qui se sont montrés très intéressés. Il n’existe pas, à ma connaissance, de livres s’intéressant aux sources d’inspiration historique de la série. En revanche, il en existe un, et d’excellent, écrit par ma collègue marseillaise, professeur de philosophie, Marianne Chaillan qui s’intitule Une métaphysique des meurtres (éd. Le Passeur) et rattache chacun des grands personnages de GoT à des courants de la pensée philosophique.

 

  • En précurseur, Ollivier Pourriol, en 2008, avait signé Cinéphilo (éd. Fayard), un succès de librairie. On découvrait qu’un film de science-fiction populaire comme Matrix, et bien d’autres, pouvait éclairer la pensée de Leibniz ou de Descartes... Dorénavant, faut-il passer par l’image animée, le cinéma et aujourd’hui les séries que tout le monde a vu pour intéresser ?

La pensée s’est fractionnée sous l’effet conjugué d’un accès infini au divertissement, et d’un accès tout aussi infini à la connaissance. C’est internet, à partir duquel le monde se lit. Depuis 2008, avec la montée en puissance des réseaux sociaux, tout s’est un peu plus accéléré. Adolescent, on ne pouvait lire que des livres, encore que moi-même je ne lisais pas beaucoup, en revanche, j’adorais le cinéma. Chez les jeunes d’aujourd’hui, qui pourraient être mes enfants, même le rapport au média « cinéma » a changé. On privilégie des formats encore plus courts.

 

  • Ira-t-on jusqu’à vouloir tout voir, tout comprendre, en 140 signes (taille maximum d’un tweet) ?

 

Il y a, c’est vrai, une appétence pour le « vite vu, vite absorbé ». Cela ne signifie pas que les jeunes soient plus bêtes ou plus intelligents que nous l’étions à leur âge. La mondialisation est simplement passée par là ; elle a creusé un fossé entre cette génération et nous, plus profond qu’entre celui qui, naturellement, nous éloignait de nos « pères ». Nos professeurs, de la génération de GRR Martin, étaient encore empreints de culture grecque et latine, ce n’était déjà plus notre cas, et aujourd’hui, qu’on s’en attriste ou non, mon travail consiste à trouver une porte d’entrée pour conduire à un socle de savoir commun et conserver le goût d’être curieux de l’Antiquité comme de bien d’autres thèmes. Si chaque génération vit avec ses codes, l’incompréhension sera totale. Toute occasion est bonne d’établir des passerelles. Comme Ollivier Pourriol, je dirais que des extraits de films hier, ou des séries populaires aujourd’hui, « sont des moyens mnémotechniques, des astuces, des cercles qu’on dessine pour expliquer certaines notions ».

 

  • Dans Game of Thrones, les références historiques sont assez claires, non ?

 

Oui, pour vous et moi, mais elles échappent aux plus jeunes. Quand nous étions à l’école, Attila et les hordes de Huns, ça nous parlait, c’était au programme, les garçons imaginaient leurs charges et les grandes steppes, c’était spectaculaire. Aujourd’hui, lorsque j’évoque, en aparté, l’allure et les modes opératoires de ces conquérants et de leur chef, les jeunes s’exclament : « Oh ! C’est Khal Drogo et ses Dothrakis ! »

 

  • Comment avez-vous construit ce livre ?

 

L’idée, c’était de faire de courts chapitres. Une page pour décrire une scène emblématique de la série, quatre pour présenter la source d’inspiration officielle et d’autres sources possibles. La Reine Cersei, contrainte à une « marche de la honte » dans les rues de la capitale imaginaire Port Réal, renvoie au sort qu’ont pu connaître certaines femmes ayant eu des relations intimes avec des soldats allemands sous l’Occupation : tondue et promenée sous les crachats de la foule. L’immense mur de glace protégeant le royaume contre les impitoyables Marcheurs Blancs est un clin d’œil au mur d’Hadrien qui servait à protéger la frontière nord de l’Empire romain des attaques barbares, et par ailleurs, à organiser et contrôler les échanges commerciaux. La bataille de la Néra rappelle bien entendu le siège de Constantinople…

 

  • L’épisode parmi les plus traumatisants, celui des Noces Pourpres (saison 3, épisode 9) fait-il lui aussi écho à un fait historique ?

 

Le massacre des « noces pourpres » rappelle tout le moins celui perpétré par As-Saffâh le Sanguinaire, devenu calife à la place du calife en 750, après avoir fait assassiner la famille rivale des Omeyyades qu’il avait invité à un dîner de… « réconciliation » !

 

  • Mais faut-il connaître la série pour apprécier le livre ?

 

La série est le fil rouge, mais le livre se lit dans les deux sens : de la série à l’Histoire ou de l’Histoire à la série. Et cela semble fonctionner. Le père d’un de mes anciens élèves, avant de l’offrir à son fils pour Noël, l’a lu, et cette lecture, m’a-t-il dit, lui a donné l’envie de voir à l’œuvre ces personnages de fiction, complexes, tout sauf manichéens, très politiques.

 

  • Vous avez « trahi » les sources d’inspirations de GRR Martin. Votre livre, c’est un peu comme révéler les tours d’un magicien, non ?

 

« Trahir », l’un des maîtres mots de cette série que Machiavel aurait appréciée ! Eh bien, j’ai pris beaucoup de plaisir à « trahir » les possibles sources d’inspirations de GRR Martin. Ce faisant, j’ai rendu compte d’une vérité : il n’y a pas de meilleur matériau pour exciter l’imaginaire que l’Histoire.
Célèbres ou méconnus, des « épisodes » historiques constituent de formidables matrices à créer de la fiction, et le créateur de GoT ne s’en est pas privé. L’Histoire a toujours produit de la mythologie qui elle-même a produit de l’Histoire. La thématique de l’influence d’un héritage historique sur l’individu est, je crois, au cœur même de Game of Thrones. C’est fascinant.

 

  • Pourtant, GRR Martin n’a-t-il pas aussi puisé dans les batailles idéologiques du moment ?

 

Oui, on sent qu’il épouse son temps et rend compte, entre autres, d’une évolution du féminisme. Un personnage comme Sansa, victime consentante, sans épaisseur, a fini par s’émanciper pour, au final, devenir une prétendante au Trône de fer convoité par toutes les grandes familles du royaume. Mais il n’y a pas qu’elle. Les femmes ont pris clairement le pouvoir au fil des saisons. Le roi idéal est mort dès la première saison ; des rois, dignes d’être « balancés », se sont succédés, payant cher leur mépris de la gente féminine, etc. La reine des dragons Daenerys et sa rivale Cersei, son antagoniste, étaient des personnages secondaires. Dorénavant, tous les arcs narratifs convergent vers elles pour une ultime résolution de l’intrigue.
Cependant, GRR Martin ne peut pas être réduit à ce clivage homme/femme. Il énonce avant tout l’idée qu’en période de troubles, la radicalisation des protagonistes rebat sans cesse les cartes du destin et bien malin qui pourrait prédire ce qui sortira du chapeau.

  • Comment, en tant que fan, croyez-vous que tout ceci va-t-il se terminer ?

 

Qui accédera en dernier au si convoité Trône de fer ? On peut imaginer la résurrection de Lady Stark, aux côtés de « la Fraternité sans bannière ».

Je ne crois pas, en tout cas, que Jon Snow et Dayneris seront couronnés, vivront heureux et auront beaucoup d’enfants. Ce serait trop « conte de fée ».

 

Je parierai plutôt sur le sacre de Sansa et/ou de Tyrion. L’issue la plus nihiliste n’est pas à exclure, peut-être que les Marcheurs blancs, en détruisant tout absolument, sans autre but, « achèveront » la série une fois pour toutes.

Visuel série Game Of Thrones