Michèle Haines

26/01/2022

NOMADE IN TOURS

 

Vivant aux États-Unis depuis 1963, la cheffe cuisinière Michèle Haines, voyageuse et philanthrope, convoque toujours à sa table la Touraine des saveurs, reliant et déliant autour d’elle des langues étrangères.

 

Portrait d’une femme délicieusement émancipée.

Par Benoît Piraudeau

« La nuit, tous les chats sont gris », mais à Tours, ce qui ronronne ce 20 mai 1944, vers minuit, a la couleur de l’acier et griffe le ciel à cinq mille mètres d’altitude : des bombardiers alliés sur lesquels feulent la DCA allemande pulvérisent, indifféremment, le quartier de la gare. Rue Blaise-Pascal, le père de Michèle est tué ; elle, âgée de dix- sept mois, et sa sœur sont sauves.

 

« Traducteur, dit-elle, mon père parlait une quinzaine de langues », le langage des armes l’a privée à jamais du souvenir de sa voix, c’est l’ironie du sort. Michèle y goûte assez peu, qui évoque le timbre mezzo-soprano de sa mère centenaire, comme une ode à la vie : « Maman chante encore et n’a pas besoin de mots pour dire son amour qu’elle montre de tout son corps. » Celui de Michèle ne tient pas en place.

 

Déjà, petite, elle aimait à se rouler dans les copeaux de bois exotique dans l’atelier du grand-père. Adolescente au lycée Balzac, elle retrouvait des étudiants étrangers au café L’Univers. Sous la verrière zénithale, on joue au billard et Michèle, à leur contact, apprend sa partie dans le monde. Au leur, polyglotte, elle se sent appartenir, imaginant, un jour, réussir le coup à trois bandes idéal : « Vivre d’amour, d’eau fraîche et de voyages. » Rien ne carambole ses études ; leur sérieux est son sauf-conduit, le laissez-passer pour l’aventure. Elle décroche des bourses universitaires, l’une pour Radclife, l’autre pour Stanford : « Mineure, déchante-t-elle, Maman ne veut pas me laisser partir. »

 

Son émancipation piétine sur des charbons ardents ; Michèle, impénitente, a plus encore « le feu aux pieds ». À 19 ans, obtenant un poste d’interprète à l’ONU, c’est à pas feutrés qu’enfin elle s’envole.

All that jazz !

 

En 1963, Michèle rencontre Arthur Caroll Haines, « le jour de l’assassinat de Kennedy ». Il étudie l’art à l’Université de Brown, à Providence. Ils se marient. Avec sa bonne étoile, filant dans l’antre des maîtres du jazz, elle change d’« Univers », croisant Abbey Lincoln « pour une dégustation de cognac dans un club de Harlem », Dizzy Gillespie, « drôle, conciliant et brillant », Ray Charles qui, au Blue Note, « m’assit sur son banc de piano » ou Thelonious Monk, auteur du standard Round Midnight (« vers minuit »). Ce dernier lui dédicace mieux qu’un air de tragédie tombée du ciel : « Il m’a regardée, il a fermé les yeux, agité ses doigts sur la table et fredonné longuement. Puis, il est reparti en chantonnant et en dansant. » Il ne pouvait mieux traduire qu’à la volée l’âme nomade de Michèle.

 

Professeure ou guide, épicurienne ou philanthrope, Michèle apparaît, disparaît sous un masque ou sous un autre, en quête permanente des « belles choses de la vie », au lointain, à Oulan-Oudé en Sibérie ou au Sikkim, au pied du mont Everest, comme en bas de chez elle. Aux côtés de Martin Luther King, « force de croyance et de calme qui propulse tout autour de lui », elle aura manifesté, pris des coups. Elle aussi avait fait un rêve : « Enfant, c’était de mettre les jeunes que je rencontrais ensemble pour la vie. »

 

Michèle l’admet : « Je chantais comme une casserole. » Qu’à cela ne tienne ! Ce sera son ustensile.

 

En 1978, cinq cents dollars en poche, elle crée, en banlieue de Philadelphie, un restaurant français dans un ancien relais de poste, et joue sa partition derrière un piano de cuisine. Le Spring Mill Cafe assure la correspondance entre le berceau de la démocratie américaine et le sien : la Touraine de ses grands-parents. Après-guerre, leur « pension » des rives du Cher hébergea la petite Trompe-la-Mort. De la cave de Pépère à la cuisine de Mémère, celle-ci en a gardé les saveurs d’un opéra-bouffe, et Pépère qui « se prenait pour le Père Goriot » aurait pu y entonner, comme dans le roman, l’extrait de La Joconde ou les coureurs d’aventures sorti de la bouche de Vautrin : « J’ai longtemps parcouru le monde/Et l’on m’a vu de toute part/Courtiser la brune et la blonde/Aimer, soupirer au hasard. » À 13 ans, orphelin, « il avait fait le mur d’un pensionnat de Jésuites », raconte Michèle. Elle l’eût suivi à coup sûr, refusant la tutelle d’ombres écrasantes pour le moindre carré de lumière, duquel elle sait offrir à qui la poursuit de questions, les couleurs tout sauf grises de l’une de ses neuf vies.