Just Philippot

05/10/2021

© Cyril Chigot

Une époque fantastique

Just Philippot a fait forte impression aux festivals de Cannes et Gérardmer avec La Nuée nouant drame social et mythologie monstre. À la croisée des chemins et des genres, portrait d’un Parisien heureux de vivre à Tours.

 

Par Benoît Piraudeau

 

Just Philippot en quelques dates :

 

  • 1982 - Naissance à Paris 14e, le 18 février
  • 2007 - Master en cinéma, Paris-VIII
  • 2016 - Sortie du documentaire Gildas a quelque chose à nous dire
  • 2019 - Acide, multi-sélectionné en festival, de Cannes à Sundance (USA)
  • 2021 - La Nuée, prix de la Critique et du Public au festival du film fantastique de Gérardmer, sélection à la Semaine de la critique au festival de Cannes

Nul besoin d’iceberg, le monde coule de s’être cru illimité. Les canots de sauvetage du profit, à bord desquels l’humanisme approche rarement des rames, tanguent sous le poids de l’orchestre. On y joue l’air d’une société hybride, ménageant les économies de marché et la planète, la chèvre et le chou. Pour Just, pas sûr que la chèvre s’en sorte. « Des faux bonheurs » le loup fait son affaire « pour mieux les franchiser, mon enfant… ». À Paris Stalingrad, « Disney nous était interdit, mais pas Le Roi et l’Oiseau », vision prophétique des banlieues déguisée en conte de fée. Le père de Just, Claude Philippot, producteur, en avait assuré la diffusion en salles, mais du cinéma cet adepte léonin d’Alexandre Dumas « n’en fit jamais une règle d’or » pour ses trois mousquetaires de fils à la crinière rousse. Comme leur mère Érika, rayonnante, il gravitait autour de Gildas.

 

Polyhandicapé à 99 %, ce quatrième enfant projetait son mystère, comme la lanterne magique, ancêtre du cinéma, appelée à l’origine lanterne de peur. Le visage de Just s’éclaire : « l’étrangeté dans le réel, c’était ma vie en fait ». Quand Gildas s’éteint « sans jamais nous avoir parlé », Just quitte Paris pour Tours. « Quelque part détaché », il laisse tourner en lui leur indicible fraternité aussi éprouvée que la Volvo break qui, longtemps, avait transporté « la mythologie des Philippot ».

Femme et enfants d’abord

 

La quarantaine bientôt rugissante, Just réalise Acide. Après ce tournage à Sainte-Maure-de-Touraine, connu pour son chèvre, la cloche sonne trois fois : en vue, des producteurs pour un premier long-métrage approchent son embarcation, celle d’une vie où le homard n’est qu’imprimé sur son t-shirt. « Main à saisir », ou périr, Just lit leur scénario d’orthoptères cannibales ; il ne l’hybride pas, il le corrode, il y fait son trou, lui « réinjecte de la terre » et son effet spécial, « la sincérité ». On découvre alors la réalité crue de Virginie, veuve et éleveuse de sauterelles comestibles, soucieuse de préserver le monde et ses enfants, via une agriculture alternative.

 

L’arrière-pays, filmé par Just, est comme la banlieue : un fond de cale « où, dixit le critique André Bazin à propos du Roi et l’Oiseau, chante l’aveugle qui croit à la lumière », mais où les eaux du désespoir montent en premier. L’index de la peur n’y est pas, comme chez les premières classes, fixé sur la volatilité des marchés mais sur des sauterelles. Celles de Virginie stridulent d’excitation, comme à l’ouverture de la Bourse, à mesure que « leur » héroïne se saigne aux quatre veines, vampirisée par la logique du rendement, et bientôt sourde à tous sentiments au point d’en devenir chèvre... ».

 

Comme deux cellulos d’un dessin animé à l’ancienne, le final dantesque superpose l’allégorie du krach boursier et le 8e fléau biblique, avec pour ultime refuge un canot, coque retournée... Après le tsunami qui ravagea Lisbonne en 1755 « pendant que l’on dans[ait] à Paris », Voltaire suggérait que les milliers d’âmes ayant chaviré apportèrent à Dieu ce qu’il n’avait pas « dans [son] immensité » : « les défauts, les regrets, les maux et l’ignorance » ; il ajoutait in extremis « l’espérance ».

 

Chez Just, elle est hors-champ, dans la chambre d’à-côté, dont il tire les rideaux chaque matin pour y laisser entrer la lumière : ce sont ses enfants. Il s’en convainc aveuglément : « leur planche de salut est ce pouvoir de se raconter leurs propres histoires ». S’il leur restait 1 % de liberté, il leur ouvrirait encore, en développement durable, un monde illimité.