Entretien avec Roger Brunet – Capitale géographie

19/11/2020

© Ville de Tours - Cyril Chigot

 

Auteur d’un Atlas de la Touraine, Roger Brunet édite en février prochain un livre critique sur dix ans de réformes territoriales.

 

L’occasion d’évoquer son « métier pour la vie ».

 

Roger Brunet en quelques dates :

 

  • 1931 - Naissance à Toulouse
  • 1953 - Obtention de l’Agrégation – « un titre et un métier pour la vie »
  • 1973 - Partage la vie de Régine
  • 1981-1984 - Conseiller au ministère de la Recherche. Création de la Maison de la Géographie à Montpellier
  • 2006 - Installation à Tours.

 « Je sors le moins possible en ces temps covidiens », prévient Roger Brunet.

 

Il est né en 1931. Cette année-là, la France tenait pour manuels de géographie les récits de Virgile, et la poésie d’Ovide pour inspirante : l’exposition coloniale célébrait l’odyssée de la IIIème République et les métamorphoses de continents barbares en régions civilisées, passés des masques ancestraux aux masques chirurgicaux.

 

À l’appel du Maréchal Lyautey, et bien que ces temps ovidiens fussent révolus, un public vulnérable à la propagande s’empressa de « faire le tour du monde en un jour ». D’un maréchal à l’autre, la géographie enseigne encore à l’écolier Brunet l’art d’aimer son pays, en dépit d’actes de résistance universitaire pour la séparer enfin de « l’Histoire avec sa grande hache ».

 

Major à l’agrégation de géographie, le seconde classe Brunet, en 1955, « donne des cours sur l’Algérie à des officiers ». La décolonisation est à l’œuvre, lui veut l’indépendance de sa discipline, la rendre « plus scientifique, plus vérifiable, sachant traiter des données numériques » et mise au service de « territoires à ménager », ce que ne garantit pas « un bureau d’études désireux de plaire à des autorités politiques et économiques », écrit-il dans le premier numéro de sa revue L’Espace géographique (1972).

 

De son voyage en terres mathématiques, il en revient avec un « alphabet de l’espace » - les chorèmes - figures géométriques abstraites qui, combinées entre elles, modélisent les dynamiques structurelles d’un territoire. Les cartes ainsi rebattues, l’analyse géographique se métamorphose et au terme de son Énéide, le fils de postier lui donne ses lettres de noblesse, accusant réception, en 1996, du Prix international Vautrin-Lud, équivalent du Prix Nobel pour la géographie.

Territoire, territoires

 

« La France est ce peuple qui porte la moustache et ignore la géographie », disait Goethe.

 

Deux siècles plus tard, Roger Brunet porte la barbe et ignore « les phraseurs » qui croient maîtriser l’espace comme Phaéton le char du Soleil, en tordant le sens des mots comme l’on tire sur des rennes, « en vain ». Ovide raconte la suite : la chute de Phaéton, les terres qui brûlent, les mers qui se réchauffent, les glaciers qui fondent...

 

« Hors sol » et trop légers en géographie, d’autres vaniteux font perdre au mot territoire l’odeur de la science : « il faut libérer les territoires, les réarmer, les réinventer », entend-on. Reniflant l’odeur de la poudre (de perlimpinpin), le professeur émérite s’inquiète : « après dix ans de réformes, le millefeuille territorial tient plus de la bibliothèque infinie de Babel... ». Sur ce « grand bazar », il finalise un livre plus turbulent que les ouvrages de La Pléiade, collection née en 1931, toujours au garde-à-vous derrière lui.

 

Admirateur d’Élisée Reclus, géographe précurseur de l’écologie au XIXe siècle, Roger Brunet a sillonné le département, comme à ses débuts les campagnes toulousaines, livré son Atlas de la Touraine et le voilà « reclus » ? Si l’Histoire est ironique, « la géographie est topique, en rapport avec un lieu de vie et commence avec cette question fondamentale : pourquoi c’est là, comme ça ? ». Elle n’enferme jamais celui qui la pose.

 

Il cite Georges Perec : « vivre, c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner » et « la géographie, complète-t-il, évite d’être l’aveugle en terrain inconnu ».