Entretien avec Frédérique Alglave – Journaliste tourangelle

19/11/2020

© Ville de Tours - Benjamin Dubuis

La vie des autres
Portrait d’une portraitiste

 

Journaliste tourangelle, impliquée au Cepravoi (Centre de pratiques vocales et instrumentales), Frédérique Alglave est devenue biographe. Depuis deux ans, ce métier singulier de « passeur de mémoire » la passionne.

 

www.alglave.net

 

 

 

Frédérique Alglave en quelques dates :

 

  • 1964 - Naissance à Fismes (Marne)
  • 1984 - Arrivée à Paris, études littéraires à la Sorbonne
  • 1988 - Débute sa carrière dans l’édition
  • 1993 - Emménagement à Tours
  • 2004 - Chargée de communication au CEPRAVOI (Centre de pratiques vocales et instrumentales)
  • 2018 - Formation de biographe à Paris (ALEPH Écriture)

On ressent dans sa voix ce tremblement léger que font les ruisseaux roulant sur des cailloux. C’est agréable, on se laisse entraîner par sa musique oscillante, tendue comme la main d’une amie, haletante comme son histoire.

 

Frédérique, en temps normal, parle peu, « écoute activement », puis change de peau : « j’ai été petite fille sur l’île de Ré sous l’Occupation, j’ai parcouru le monde avec un kimono dans ma valise, j’ai été l’une des cinq filles du docteur Samsoen et vivais dans la grande maison d’Hazebrouck... ». Mais ce jour-là, elle doit être elle-même et remonter le courant de ses propres souvenirs. Au fil de l’eau, nous les consignons.

 

Cinquième enfant d’une famille d’agriculteurs, Frédérique Alglave a grandi dans « le bas de l’Aisne » et dépensé sans compter son temps à lire et écrire, parfois cachée « dans un petit grenier au-dessus de l’ancienne laiterie de la ferme ». Son père l’y surprenait : « si tu ne sais pas quoi faire, proposait-il, je peux te trouver une occupation ». Jean de la Fontaine a grandi non loin de là, il aurait pu l’inspirer, mais ce sont « les récits très exagérés, très imagés » de son grand-père qui lui firent comprendre que chaque vie est une fable.

Fragments éclatants

 

« La ferme surplombe un marais qui abonde de petits ruisseaux et de sources pétrifiantes ». Est-ce à partir de là que la petite fille timide a trouvé sa « voix » ?

 

« Comme c’est à deux pas du Chemin des Dames, il y a des trous d’obus pleins de têtards, un paradis pour enfant. Nous retrouvions des tas de baïonnettes,casques, obus, lampes et gamelles ». La vie, en temps de paix, n’exclut pas, dans la manière dont on l’affronte, la réapparition symbolique de ces objets guerriers. L’inconditionnelle de Brel réunit, à tout le moins, des fragments figés dans l’âme au premier temps d’« une valse à mille temps » qui débute toujours par « un murmure tout bas », celui de la mémoire au travail. La « metteuse en mots » la couche ensuite, de bonheur et pour longtemps, sur le papier en y mettant la forme et un ton qui ne lui appartient pas.

 

Elle a déjà écrit quatre biographies depuis qu’elle a été formée au métier à Paris. Paris, l’ex-étudiante à la Sorbonne, l’aura longtemps fantasmée en dévorant les polars de Léo Malet. Elle connaissait si bien les aventures de Nestor Burma qu’elle osa, « un peu bécasse », se présenter chez son éditeur : « lorsque j’ai grimpé les étages de la petite maison d’édition rue du Dragon, au cœur du quartier Saint-Germain, je tremblais de trouille ».

 

Engagée, elle finira par déjeuner avec l’auteur de Brouillard au pont de Tolbiac. Ce titre-ci, et pas un autre, lui revient en premier, peut-être parce que, dit-elle, « j’aime les ponts, les entre-deux berges et le brouillard qui teinte la réalité ».

 

Aujourd’hui, Frédérique enquête sans trembler, lève le voile sur les mystères d’existences « jamais banales », toujours nouvelles, et s’efface, sans laisser d’elle-même la moindre trace dans le livre à écrire.

 

Ainsi se commet la biographie parfaite.