Entretien avec Carole Toulousy-Michel

19/11/2021

Le 9 novembre 2020, le conseil municipal décidait de dénommer une nouvelle rue dans les Hauts de Sainte-Radegonde en hommage à Héléna Fournier (1904-1994), épicière dans le quartier Febvotte, résistante et seule survivante d’un convoi de vingt tourangelles déportées en 1943. Le 4 décembre 2021, la cérémonie se déroulera en présence de la famille.

 

Voir le portrait d'Héléna Fournier dans le magazine de novembre et décembre 2021

Carole Toulousy-Michel, la petite-fille d'Héléna Fournier, vit aux États-Unis. Elle nous raconte l’histoire de sa grand-mère, qu’elle vient de découvrir dans des cahiers longtemps restés enfouis.

Héléna Fournier enfant en 1913 © Collection Carole Toulousy-Michel

Héléna à son mariage avec Raphaël Fournier le 27 octobre 1923 © Collection Carole Toulousy-Michel

  • Comment avez-vous récupéré les cahiers d’Héléna ?

 

Ces épais cahiers, ce sont les mémoires de ma grand-mère écrites en tout petit. Je suis en train de retranscrire ce document original qu’elle avait rédigé pour les frères et sœurs. Elle a écrit ou recopié ses mémoires pour chacun de ses frères et sœurs. Elle a commencé à écrire en rentrant de déportation. En 1945, elle a commencé par donner des conférences. Ces cahiers, je les ai récupérés au décès de ma mère en 2008. Et ils sont restés parmi tous les livres que j’ai pu mettre dans le container qui partait pour les États-Unis où j’habite depuis 1985.

 

  • Vous avez découvert le contenu de ces cahiers il y a peu. Pourquoi si tard ?

 

J’ai 65 ans et je n’avais toujours pas lu les mémoires de ma grand-mère. J’ai été élevée par ma grand-mère les deux premières années de ma vie à Tours. Mes grands-parents avaient une épicerie qu’ils avaient acheté en 1936. Vingt ans plus tard, j’arrive. Ma mère vivait chez ses parents avec mon père. Je passais énormément de temps avec ma grand-mère. Elle n’a jamais parlé de la déportation. Elle en parlait à mots couverts. Mais, en ma présence, c’était quelque chose dont on ne parlait pas. C’était pour me protéger. Lorsque je regardais son bras gauche avec son tatouage, je l’interrogerais. Elle me répondait simplement : « Ce sont de vilains allemands qui m’ont tatouée ».

Devant l’épicerie du 98 Febvotte en 1960. Héléna Fournier debout tient sa petite-fille Carole par les épaules. Raphaël Fournier (son mari) est à l’arrière-plan. © Collection Carole Toulousy-Michel

  • Enfant, vous n’aviez rien découvert ?

 

Je sentais qu’il existait un secret très lourd, très noir, quelque chose de profond, d’horrible. Ma famille ne m’a pas encouragée à rechercher les choses et je n’ai pas cherché non plus. J’aimais bien regarder les albums de famille. Il y a particulièrement une page que je passais ou que j’évitais, c’est la page où se trouvait sa photo anthropométrique [prise à Auschwitz NDLR]. Cette histoire, je l’ai apprise au fur et à mesure, on ne me l’a pas vraiment racontée. Il existait des réunions d’anciens déportés et ma grand-mère y était invitée avec son mari, sa famille et mes parents. J’y étais vers 5 ou 6 ans et je comprenais qu’ils parlaient de la guerre mais comment voulez-vous que je sache exactement de quoi ils parlaient ? C’étaient des réunions plutôt joyeuses avec des repas, des cérémonies, des porte-drapeaux, des gens médaillés… Joyeux mais quand même plutôt formel. Je sentais bien qu’il s’agissait de quelque chose de terrible mais ma grand-mère me disait que c’était terminé et qu’il fallait passer à autre chose.

Carte de prisonnière d’Héléna Fournier. © Archives du musée d’Etat Auschwitz-Birkenau

Sur cette carte de prisonnière, Héléna est assignée au métier de couturière dans les camps. © Archives du musée d’Etat Auschwitz-Birkenau

  • Que contiennent ces épais cahiers ?

 

Héléna a écrit ses mémoires d’enfant jusqu’à l’âge d’une vingtaine d’années jusqu’à son mariage. Elle a commencé à écrire sa vie après sa déportation. Elle a d’abord raconté sa vie d’enfant. L’autre cahier, je l’entrouvrais et je voyais des choses absolument horribles. Elle a gardé de sa déportation quelques morceaux de tissu, un morceau de pantalon et le triangle rouge [des résistants et déportés par les nazis NDLR]. Elle a aussi rapporté des petites cuillères. Elles avaient beaucoup d’importance car sans elles, vous ne pouviez pas manger. C’est absolument saisissant de voir combien depuis l’arrestation chacune de ses femmes a été humiliée jusqu’au point de ne plus être considérée comme un être humain. C’était quelque chose d’horrible. Je viens de le découvrir, à mon âge et me voilà obligée de faire quelque chose que j’avais toujours évité de faire. Je voulais continuer de me protéger… Imaginez un peu, j’ai été élevée dans un environnement où on nous dit que tout est idéal. L’après-guerre c’est la reconstruction. On veut tourner la page donc il est certain que l’on ne va pas en arrière. C’était mon cas. Mes parents ne voulaient pas j’aille en arrière mais plutôt de l’avant.

Extraits des mémoires d’Héléna. © Collection Carole Toulousy-Michel

Extraits des mémoires d’Héléna. © Collection Carole Toulousy-Michel

Télégramme annonçant le retour d’Héléna à Paris le 2 mai 1945. © Collection Carole Toulousy-Michel

« Dans la neige fraîche qui ne cessait pas de tomber à gros flocons, sans manger jusqu’au soir, enfiévrées suçant la neige amassée sur le dos de la camarade près de nous, épuisées de sauter pour ne pas mourir en forme de glaçon, nous guettions le signal qui nous permettrait de ne plus souffrir cela. »

  • À la lecture de ce cahier, avez-vous été marquée par certains récits ?

 

C’était à leur arrivée à Auschwitz. Lorsqu’elles sont arrivées dans la neige, il était écrit en allemand sur un grand panneau de bois : « Camp d’anéantissement ». Ce jour-là, on veut les mater car elles sont arrivées dans le camp en chantant la Marseillaise pour se donner du courage. Il est évident que c’est mal passé du côté des SS… L’atrocité de cette rétorsion est très bien décrite par Héléna dans un texte qu’elle intitule « l’appel » : « Nous n’étions encore que dans la 2e semaine de février, la neige tombait, il y avait du verglas par endroits. Un matin, à trois heures, rangées par cinq, nous avions été conduites dans le pré, hors du camp, face aux grandes portes par lesquelles nous étions entrées le 27 janvier en chantant La Marseillaise. Dans la neige fraîche qui ne cessait pas de tomber à gros flocons, sans manger jusqu’au soir, enfiévrées suçant la neige amassée sur le dos de la camarade près de nous, épuisées de sauter pour ne pas mourir en forme de glaçon, nous guettions le signal qui nous permettrait de ne plus souffrir cela. Combien de femmes agonisaient déjà ! Fallait-il toutes mourir ici ? Autant de questions tournoyaient dans le cerveau.

 

La nuit proche avait décidé les SS à nous faire rentrer au camp. Aussi, les coups de sifflet annonçaient la fin de cette hécatombe, mais les grandes portes étaient rétrécies par deux alignées de SS, ne laissant qu’un étroit passage entre eux. Ils avaient chacun une matraque, L’une derrière l’autre, c’est la rentrée au camp, il faut courir en passant au milieu de la haie de SS. À cet endroit, le sol était en pente et verglacé, les coups de gourdin pleuvent sur chacune et celle qui tombe est crochetée avec une canne et conduite par les gardiennes au block 25 (anti-chambre à gaz).

 

Plusieurs françaises sont tombées. Celle dont je me rappelle le nom était dans ma chambre à Romainville. Quelques jours avant je lui avais dit « nous avons déjà de la crasse, comment faire ? », ce à quoi elle avait répondu « la crasse conserve ! » Alice Viterbo hélas pour elle, son épopée s’arrêtait là. Elle avait une jambe de bois, une prothèse, après un accident de voiture avant la guerre. Elle était parisienne, faisait du théâtre. Plusieurs autres françaises sont tombées, des polonaises, nous ne les avons jamais revues (la jambe d’Alice traînait quelques jours plus tard sur le tas de fumier). Alice était morte au block 25. Elle ne chantera plus à la radio. Elle m’avait dit : « Plus tard, j’écrirai un livre », et moi de lui répondre : « je ferai tout mon possible pour t’en vendre beaucoup ! » Et me voici aujourd’hui, ne sachant pas écrire de livre, à raconter de mon mieux ce que j’ai vu sur ce manuscrit.

 

Après ce sinistre appel, rentrées au block, la blokova est venue demander à ce que des femmes aillent chercher les mortes. Marie-Claude et quelques autres sont parties avec une charrette pour aller ramasser les mortes déjà enfouies sous la neige. Elles ont entassé les mortes dans la baraque déjà pleine jusqu’au plafond. Elles n’ont pas pu fermer la porte. Les corps convulsés étaient trop difficiles à entasser.

 

En passant le lendemain, car c’était le chemin qui menait aux latrines, la porte de fortune battait au vent et laissait enneiger les mortes, nos compagnes de la veille. Le ciel était infesté de corbeaux attirés par l’odeur des cadavres, ils croassaient sans cesse en survolant le camp et en essayant de picorer les mortes. Il y en avait tellement, des mortes, à la fin de chaque appel. La vie semblait impossible à d’autres oiseaux dans cet univers sans cesse enfumé par les incinérations. »

Photo anthropométrique d’Héléna le 3 février 1943 à Auschwitz. © Archives du musée d’Etat Auschwitz-Birkenau

  • Vous dites que les Françaises ont été humiliées en permanence…

 

Oui, les Françaises ont été humiliées. Quand elles arrivent à Auschwitz, on les déshabille, on les tond, on les passe à la douche puis au pétrole pour désinfecter, on leur enlève les poux. Ensuite on leur donne des vêtements qui ont été désinfectés mais pas lavés donc avec des taches de sang. On leur donne des chaussures, des sabots… N’importe lesquels. Parfois pas à leur taille, parfois deux chaussures du même pied. Une fois qu’elles arrivent dans leur camp, il fait nuit. Elles sont littéralement dans la boue et n’arrivent pas à décoller leurs pieds de là. On les met dans une case de 3 m sur 3 m pour qu’elles dorment. Elles doivent s’enchevêtrer les pieds et les jambes… La veille, elles n’ont mangé que de la soupe aux orties. Elles sont donc malades et ont besoin d’aller se soulager. Et là, elles comprennent pourquoi l’odeur était repoussante à leur entrée dans le camp. Ma grand-mère parle d’une odeur de purin très forte. Toujours. En permanence. Les femmes n’avaient pas le temps d’aller aux latrines. D’ailleurs il n’y en avait pas, c’était une grande fosse. Elles avaient une dysenterie terrible et marchaient littéralement dans la « matière ».

« J’ai vu ma grand-mère manger du charbon quand j’étais petite. Elle en avait les dents toutes noires et me disait que c’est bon pour le système digestif. »

L’entrée du camp de Mauthausen libéré par les Américains en avril 1945. Héléna le quittera le 22 avril dans un convoi de la Croix-Rouge. © Archives CICR / René Liardon V-P-HIST-03207-26

  • Y avait-il de l’entraide entre toutes ces femmes ?

 

Il y avait de l’entraide entre celles qui se comprenaient. C’était la guerre. Il fallait survivre. Héléna s’est rendue compte que celles qui disaient qu’elles allaient aider les autres aidaient surtout celles qui étaient dans le même parti politique. Je ne me vois pas du tout à la place de ma grand-mère étant donné que je suis sensible. Qui sait comment chacun aurait agi pour survivre… ou tout simplement se laisser mourir. Et pourtant, je suis forte grâce à elle. Nous vivons dans des temps tellement douillets… Je suis en train de lire un passage où Héléna raconte qu’elle a découvert des grenouilles crues qu’elle va pouvoir manger. Et pour se soulager de la dysenterie, elle mangeait du charbon. J’ai vu ma grand-mère manger du charbon quand j’étais petite. Elle en avait les dents toutes noires et me disait que c’est bon pour le système digestif.

  • Selon vous, comment votre grand-mère a-t-elle survécu ?

 

Elle adorait son mari et sa fille. C’est l’amour ! Comment a-t-elle pu réussir à sortir de tout cela ? C’est absolument incroyable. Elle a eu de la chance au moment où il a fallu qu’elle ait de la chance. Elle y croyait. Elle a attrapé le typhus et elle a guéri. Elle était de bonne constitution. J’ai dans ses écrits un passage sur les reproches qui lui ont été faits lorsqu’elle est revenue. Au lieu d’être félicitée, certains s’interrogeaient : « Mais comment se fait-il que tu sois revenue ? C’est bizarre, ce n’est pas normal que tu sois revenue d’un enfer pareil. »

 

  • Quels souvenirs gardez-vous d’Héléna ?

 

J’en garde l’image d’une femme douce et très forte. Infiniment douce surtout avec moi. J’étais sa seule petite-fille et elle voulait que je sois heureuse. Elle a élevé ses frères et sœurs pour aider sa mère. Son père est mort relativement jeune. Il fallait quand même du caractère. Leur père n’était pas facile. Elle avait une volonté de fer. Elle disait à ses camarades : « S’il y en a une qui s’en sortira, ce sera moi. Je reverrai mon mari et ma fille. » Elle n’était pas versée dans la politique. Elle était gaulliste. J’ai grandi dans une famille gaulliste. Elle était patriote avant tout. Elle voulait servir son pays. Elle voulait participer à la victoire de la France. Elle répétait souvent dans ses écrits « lorsque la France sera victorieuse… » ou « lorsque nous gagnerons… ». Dans les moments les plus noirs, elle n’a jamais douté qu’elle sortirait de là.

Le 2 mai 1945 à Tours, premier jour en famille depuis sa libération. Héléna est entourée de sa fille Liliane et de son mari Raphaël qui lui tiennent les épaules. Comme pour l’empêcher de repartir. © Collection Carole Toulousy-Michel

  • Lorsque la municipalité vous a sollicité pour donner le nom de votre grand-mère à une rue de Tours, quelle fut votre réaction ?

 

C’était un lundi d’isolement sanitaire... Et ce coup de téléphone arrive ! Une année plus tôt, j’avais passé pas mal de temps avec le service des cimetières de la Ville de Tours pour les questions de concessions familiales. Et je me suis dit que l’appel était lié à cela. Et là, comme on dit en anglais : « Out of the blue ! » [« de façon impromptue » NDLR], on me demande si je suis d’accord pour qu’une rue de Tours porte le nom de ma grand-mère. Je suis tombée en larmes ! J’ai répondu que c’est magnifique ! J’étais émerveillée. C’était extraordinaire dans ce monde aussi noir. Je soutiens tout à fait cette initiative et je suis tout à fait d’accord. Je serai là le 4 décembre pour la cérémonie officielle. J’ai contacté les neveux et nièces d’Héléna, qui habitent Saint-Nazaire, Istres, Port-de-Piles, Bordeaux pour fournir des documents à la Ville de Tours et au site Mémoire vive, avec qui je travaille étroitement.

  • Vous avez gardé des contacts avec Héléna jusqu’à son décès ?

 

J’étais partie aux États-Unis et c’est ma mère qui s’occupait d’Héléna. Je me souviens très bien d’un moment fort. C’était le Jour de l’An 1986. J’étais revenue à Tours pour une réunion de famille dans un restaurant près de la gare.

 

J’entre avec mon fiancé, James, pour le présenter. Et là, si vous aviez vu comme Héléna était heureuse ! « Cet homme a les yeux si bons », disait-elle. Elle avait appris à lire dans les yeux des autres. Elle était heureuse pour moi contrairement à ma mère qui savait que j’allais partir définitivement aux États-Unis ! C’était la fête pour Héléna. Un peu comme si la boucle était bouclée…

 

Raphaël et Héléna Fournier en 1963 place Jean-Jaurès. © Collection Carole Toulousy-Michel

  • Pensez-vous rendre public un jour les mémoires d’Héléna ?

 

Au fur et à mesure de ma lecture, je me suis dit que j’étais vraiment dans l’ignorance. Il va bien falloir faire quelque chose de manière à rendre public une certaine partie de ses écrits car il y a des choses très privées. Je suis en train de réfléchir à un dépôt dans un fonds ou pour soutenir une cause qui ferait en sorte que l’on ne reverra plus jamais une telle cruauté ou une telle monstruosité.

EN SAVOIR PLUS

 

  • lisez le parcours d’Héléna Fournier dans le Tours Magazine de novembre-décembre 2021
  • découvrez le parcours de Charlotte Delbo (1913-1985) sur France Inter, femme de lettres, assistante de Louis Jouvet, résistante et déportée comme Héléna Fournier dans le « convoi des 31 000 ». Elle a écrit le témoignage de sa déportation dans « Aucun de nous ne reviendra », Gonthier Éditions 1965, réédité ensuite aux Éditions de Minuit.
  • en savoir plus sur le « convoi des 31 000 » sur le site memoirevive.org.
  • lire « Femmes de l’ombre en Touraine », de Sylvie Pouliquen chez PBCO-Editions, 2015.

Héléna Fournier

 

  • 23 décembre 1904, naissance à Cussay.
  • 27 octobre 1923, mariage avec Raphaël Fournier.
  • 29 octobre 1942, dénoncée et arrêtée par la Gestapo.
  • 6 novembre 1942, transférée avec 19 Tourangelles au Fort de Romainville.
  • 24 janvier 1943, départ de Compiègne pour Auschwitz dans le « convoi des 31 000 ».
  • 2 août 1944, transférée à Ravensbrück.
  • 2 mars 1945, transférée à Mauthausen.
  • 22 avril 1945, libérée et prise en charge par la Croix Rouge Internationale.
  • 2 mai 1945, arrive à Tours.
  • 1er mai 1966, reçoit la Légion d’Honneur.
  • 29 mars 1994, décès à Rochecorbon.