Camille Justeau-Morellet

09/07/2021

©Cyril Chigot

L'élégance de la sobriété

 

Sous nos cieux, le génie de Vinci est tempéré par Rabelais pour qui « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

 

Cofondatrice de l’association Low-Tech Touraine, Camille Justeau-Morellet emprunte à l’un et à l’autre, en quête d’un juste milieu technologique.

 

Par Benoît Piraudeau

 

Camille Justeau-Morellet en quelques dates :

 

  • 1992 - Naissance à Saint Michel d’Entraygues (16)
  • 2016 - Double diplôme d’ingénieure et master recherche à Lyon
  • 2019 - Rencontre avec Baptiste Faure et Jean-Baptiste Bergougnoux pour le projet Low-Tech Touraine
  • 2020 - Février : présidente et cofondatrice du Low-Tech Touraine
  • 2020 - Mars : doctorat obtenu à l’université de Tours
  • 2020 - Août : co-organisation de la Semaine des Alternatives et des Low-Tech

À sept ans, Camille reçut un kit de chimie. Béchers et pipettes graduées l’enchantaient et bien des parents l’eurent été aussi. En effet, la science promet toujours plus, et l’enfant également s’il en manifeste le goût. L’idée est répandue : « la voie royale », c’est l’ingénierie, le high-tech, et comme le clamait Rodrigue dans Le Cid, « la valeur n’attend point le nombre d’années ». La tragédie, non plus.

 

Camille perdit sa mère et son père à quinze jours d’intervalle. Quelques mois plus tôt, ils avaient assisté à son couronnement universitaire, à la soutenance d’une thèse portant sur des « semi-conducteurs pas plus grands qu’une pièce de deux euros et convertissant la pression qu’on leur applique en impulsion électrique ». Ils avaient donc bien fait de satisfaire, vingt-ans plus tôt, la curiosité de leur fille pour les expériences, mais qu’elles fussent chimiques ou autres, leur pari fut d’impulser des réactions en chaîne susceptibles de faire retomber la pièce du destin du bon côté : un bonheur librement choisi.

 

Avec eux, Camille apprit à bâtir divers projets de la même manière que son grand-père normand façonnait des meubles : habilement. Longtemps, l’atelier de menuiserie représenta d’ailleurs « le laboratoire rêvé d’objets utiles, durables et accessibles » ; il stimula cette sensibilité aux petites choses par lesquelles s’agencent les grandes, et bien que la chimiste eut des yeux de Chimène pour des nanofils d’oxyde de zinc comme les androïdes aimeraient qu’il en pousse sur le dos des moutons, elle employa son esprit cartésien, au milieu de sa thèse, pour douter de sa « passion », de ses rêves un peu trop mécaniques qui avaient perdu l’odeur du bois.

Dilemme cornélien

 

« La course aux solutions high-tech, pour tout et n’importe quoi, participe à l’épuisement des ressources de la planète » ; était-ce la discipline extrême à laquelle, sauteuse à l’élastique à l’occasion, Camille voulut que sa vie soit suspendue au risque de craquer moralement ? Elle affronta en duel le mur de sa chambre recouvert de post-it aussi carrés qu’interrogateurs, sur ce qu’elle aimait, sur ce qu’elle était, sur ce qu’elle voulait être et ce dont elle avait vraiment besoin. Autant d’indices dans ce jeu d’évasion qui conduisirent sa nature profonde à adhérer au Réseau des Ingénieurs engagés dont la démarche low-tech, aussi technique que philosophique, constituait la clé pour sortir d’un dilemme cornélien : l’autonomie.

 

« Le low-tech ne s’oppose pas strictement au high-tech, prévient-elle. Il propose des savoir-faire pour concevoir simplement des objets correspondant à des besoins qu’il s’agit de réinterroger ». L’association Low-Tech Touraine, qu’elle a cofondée, organise des conférences sur « la sobriété technologique », les premières furent à la Ressourcerie La Charpentière et elle recherche à présent « un local et un terrain d’expérimentation pour la construction d’un habitat léger ». Camille, surprise par l’engouement et la fidélité de ses premiers auditeurs, formule à son tour un pari bien à elle : qu’ils soient plus nombreux demain encore.

 

Alors, ce célèbre vers de Corneille lui irait très bien : « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort, nous nous vîmes trois mille en arrivant au port ».