Le parfum des Abeilles

23/01/2020

Si Jacques Bouton, auteur d’un livre sur Salancy, n’avait humé, par hasard, la belle histoire que suggéraient de petites cartes publicitaires, la mémoire du parfumeur tourangeau, installé rue des Abeilles, se serait à jamais dissipée.

 

 

Photo issue du fonds Salancy (1898-1962) conservée aux Archives départementales d’Indre-et-Loire (sous-série 171 J)

Henri Éliacin Chancy (assis) dans son laboratoire après-guerre. À ses côtés, Jules Variot, son chimiste et son « nez ».

« En Touraine, par une belle nuit d’été, pleine de charme, et toute peuplée de bruits mystérieux, alors qu’au ciel tout semé d’étoiles, la lune resplendissait toute ronde (…) je m’étais laissé envahir par une douce torpeur... et bientôt, je voguais vers le merveilleux pays du Rêve... ».

 

On croit d’abord lire les premières lignes d’un conte de fée. Or, ce livre, Babillage de fleurs, extrait d’un élégant fourreau, n’en est pas vraiment un. Fini d’être effeuillé, il révèle trois flacons. C’est un coffret de parfums Salancy. Édité en 1921, il raconte, poursuit son auteur, les « milliers de fleurs, gracieuses habitantes de la Touraine, opulentes roses de France, muguets coquets, giroflées des murailles, oeillets, violettes, et même grands lys qui, fièrement, dressent leurs têtes immaculées, orgueilleuses d’avoir orné les armoiries des Rois... ».

 

Une signature apparaît : Henri Eliacin Chancy, pharmacien. Avant-guerre, rue du Canal, lui et Henri Salmon, brillant étudiant en médecine, avaient créé la parfumerie Salancy, contraction de leurs deux patronymes, mais Chancy est surtout seul en lui quand sort Babillage de fleurs : Salmon n’a pas survécu à la guerre. Le 17 avril 1917, médecin auxiliaire affecté au 4e régiment de marche de tirailleurs algériens, on retrouvera son corps sous les décombres du poste de secours soufflé par la chute accidentelle d’une caisse de grenades du dépôt de munition tout proche.

La survie merveilleuse

 

Symboles de la Grande Guerre, coquelicots et bleuets rappelaient la couleur des uniformes britanniques et français. Ils s’accommodaient de la terre labourée par les tirs d’obus. Ils survivaient.

 

Mobilisé, Henri Chancy est plus « chanceux » que son associé. Infecté par la tuberculose, il est renvoyé en Touraine où l’attendent d’autres fleurs et le projet à venir d’une usine plus grande. Elle se situera rue des Abeilles (on ne pouvait trouver rue, par son nom, plus opportune), sur une parcelle de 1 000 m2. Quand Chancy évoque, dans son conte de fée, « la survie merveilleuse » des fleurs, il attend aussi d’elles (ou des femmes) une certaine reconnaissance car « Salancy, véritable magicien, a su, grâce à des secrets connus de lui seul, recueillir vos âmes », au contraire de ses camarades laissés derrière lui dans la puanteur des tranchées.

 

S’ouvrent alors d’autres fronts, commerciaux, et Chancy tient sa victoire : durant l’entre-deux-guerres, la marque fait florès. Vendue exclusivement dans les salons de coiffure, elle est présente dans 10 000 d’entre eux et s’exporte dans 25 pays. Si Salancy ne manque pas de souffle (180 parfums différents inventés), les poumons  de Chancy le brûlent encore. Il meurt en 1932. Brune comme le santal, ou les chemises nazies, la tragédie de l’histoire reparaît. Son fils aîné, Henri, repreneur de l’affaire familiale, meurt  accidentellement en 1938. Les fleurs « babillent » encore mais l’odeur de la guerre est dans l’air et cette fois-ci, l’entreprise ne s’en remettra pas.

Des années plus tard…

 

En 2009, Jacques Bouton a du nez. Dans des cartons stockés chez sa mère, de petites cartes Salancy joliment illustrées dégagent encore leurs « notes de fond ». Après avoir humé, il exhume : « après recherche sur Internet, raconte-t-il, je découvre que l’usine qui a produit ces parfums se trouvait dans le quartier de mon enfance : Velpeau ». Le « retraité-chercheur » part alors en quête de tout ce qui se rapporte à Salancy. Dix ans plus tard, il publie un livre, tiré à compte d’auteurs, suscitant l’intérêt. « Je voulais que la Ville s’empare du sujet et avec l’inauguration du square Salancy (ex-square Velpeau) le 31 août dernier, la boucle est bouclée. ».

 

Comme les abeilles par les fleurs, Jacques Bouton aura été attiré olfactivement par l’histoire de Chancy et Salmon. Le mystère percé, le merveilleux s’exhale. Au cours de son enquête, apprend-il ainsi que le frère de sa grand-mère maternelle fut concierge de l’usine pendant plusieurs années. En  instruisant la généalogie d’Henri Salmon, il découvre que son épouse Josiane a des  ascendants communs. Et ce n’est pas tout. Henri avait deux frères : Joseph et Paul. Joseph est mort lui aussi sur le front, et l’armée, pour ne pas enlever tous ses fils à une mère endeuillée,  décide qu’il faut sauver le soldat Paul. Celui-ci lui est donc ramené. Paul vivra et aura un fils, Jean, qui deviendra – roulement de tambour – le médecin de… la famille Bouton jusqu’en 1967 ! « Je me souviens parfaitement de ce petit homme voûté avec une voix très douce », témoigne le « retraité enquêteur », lequel,  involontairement, fait écho à l’écrin de Babillage de fleurs dont la présentation se devait d’être, affirmait Henri Chancy, « comme un doux mot prononcé près du coeur ».

 

Alors qu’un homme se nommant Bouton, comme un bouton de fleur, se trouve chargé par le destin de « recueillir l’âme », non des fleurs, mais de Salancy, renvoie à la publicité de 1921. Elle n’était pas mensongère : il y a dans ces rémanences du passé, dans ces larmes de parfum, la marque d’un « véritable magicien ».

Plus d’informations sur www.salancy.fr

 

Appel à votre mémoire

 

Actuellement, Jacques Bouton s’intéresse à Henri Boutigny (1903-1975), alias Riky. Cet illustrateur a travaillé pour Salancy. On lui doit, à Tours, les fresques de la maison close
L’Étoile bleue dans les années 1920, auxquelles Émile Jacquemin (connu des plus âgés lecteurs de la NR) a participé : « l’un et l’autre habitaient le même immeuble rue Bernard
Palissy. ». Après son ouvrage sur Salancy (épuisé), Jacques Bouton souhaite publier un recueil sur son maître-imagier. Si vous disposez d’informations sur Riky (des photos de lui,
et plus), écrivez-lui à jacquesbtn@gmail.com ou téléphonez-lui au 06 29 95 25 50.