Entretien avec Philippe Clergeau

15/01/2021

Portrait de Philippe Clergeau © Adrien Thibault

La biodiversité au cœur du projet urbain

 

L’écologue Philippe Clergeau est professeur au Muséum national d’Histoire naturelle et consultant en urbanisme écologique.

 

Entretien avec un pionnier en France de la biodiversité urbaine.

 

Par Benoît Piraudeau

  • Connaissez-vous la ville de Tours ?

Oui, je la citais souvent en exemple lorsque j’intervenais il y a une vingtaine d’années dans les cours de master d’urbanisme de Rennes. J’évoquais l’urbanisation des rives inondables du Cher par le maire Jean Royer et son imprudence à bétonner des zones humides au moment où d’autres édiles avaient compris que ce mépris du non-humain, au prétexte de résoudre le mal-logement, serait préjudiciable à l’avenir.

 

  • Cet urbanisme « conquérant » et ostentatoire est-il révolu ?

Oui et non, de nombreux projets continuent à se concevoir à partir de la « table rase », mais certaines métropoles discutent concrètement aujourd’hui de leur organisation de l’espace avec les limitations aux étalements urbains ou aux densifications urbaines. Le concept de « ville archipel », comme à Rennes ou Strasbourg, autrement dit des villes qui n’ont plus un seul centre et une banlieue, mais des bourgs connectés par un bon service de bus, favorisant au maximum les circuits courts (travail, logement, commerces, etc.) et une proximité de nature apparait comme un modèle à développer.

 

  • Recréer des bourgs et de la biodiversité peut renvoyer à « une politique du petit » et être jugé peu ambitieux. Ne pourrait-on pas se le voir reprocher ?

Oser ces visions écologiques, c’est effectivement devoir assumer l’absence de visibilité à court-terme des bienfaits de la biodiversité pour la société. Or, la ville ne peut être vivable et durable sans une reconnexion forte à une biodiversité riche et fonctionnelle dont personne n’ignore plus des bénéfices qui se concrétisent dans la durée : fixation des particules fines, rafraichissement des îlots de chaleurs, stockage de carbone, infiltration des eaux de pluie, régulation thermique, etc. Il est de la responsabilité des élus de sortir d’une politique de durée de mandat et d’autre part d’arrêter les idées de « ville monde » pour revenir à une qualité de l’habiter fonctionnement d’un écosystème « naturel ».

 

  • Qu’entendez-vous par « biodiversité fonctionnelle » ?

Verdir la ville, végétaliser, cela répond à une demande sociétale forte. À Paris, celle-ci passe devant le thème de la propreté. Il faut pourtant éviter quelques écueils, dont celui des monocultures, fragiles par définition. Prenez le platane, très présent en ville. Il supporte la sécheresse et la pollution, son ombrage est de qualité, les feuilles sont faciles à ramasser, ce qui cadre encore avec cette envie de nature tant qu’elle ne coûte pas cher et qu’elle ne salit pas trop... Si l’on a une vision monétarisée, hygiéniste et ordonnée de la nature, le platane est « rentable ». Seulement, on pourrait en aligner des milliers, on n’aurait aucunement assuré la durabilité de cette nature en ville. Il a suffi d’une contagion par le chancre coloré d’un platane pour en condamner 42 000 sur le canal du Midi. Une diversité d’espèces, qui ont des relations entre elles, est bien plus résistante et donne une certaine stabilité aux chaînes alimentaires, aux systèmes, aux paysages urbains. Une ou deux espèces peuvent disparaître sans que toute la plantation soit détruite. Promouvoir une biodiversité fonctionnelle, c’est se rapprocher du fonctionnement d’un écosystème « naturel ».

 

  • Cette biodiversité a-t-elle d’autres vertus moins connues que de rafraîchir l’atmosphère ?

Dans le contexte de la Covid-19, il est intéressant d’apprendre, d’après une étude récente, que plus il y a d’espèces hôtes potentielles, moins l’humain serait touché par des virus, celles-ci font barrière en quelque sorte. Des insectes comme les moustiques sont par ailleurs des vecteurs importants d’épidémie. En développant plus de prédateurs de ces insectes, comme les chauves-souris, les oiseaux ou les lézards, là encore on peut limiter ces propagations.

 

  • Qu’est-ce qu’une ville résiliente ?

Une ville résiliente est une ville qui vise à trouver un équilibre de fonctionnement à la fois écologique, économique et social (c'est la définition du développement durable !). C’est une ville adaptée aux contraintes à venir comme les inondations, pandémies ou réchauffement climatique. La création de trames vertes et bleues est en capacité de faire évoluer peu à peu le traitement de l’espace public et les futurs PLU. Je travaille sur les aspects de conception et de requalification des espaces en lien avec des bureaux d’architectures et des paysagistes. Les exigences contenues dans les appels d’offres sont encore trop souvent minimalistes.

 

  • Qu’est-ce qui vous rend optimiste ?

La jeunesse ! Et le projet d’aller vers un paysage vivant structurant le projet urbain, et non plus l’inverse. Les jeunes générations, celles à qui j’enseigne en école d’architecture ou d’urbanisme, sont sensibles à l’idée forte que les surfaces non bâties, espaces qui peuvent être réservés en partie à la biodiversité, devraient être traitées avec autant de soin que le bâti lui-même pour parvenir au bout du chemin à des villes qui soient vivables, durables et résilientes...

 

 

Le dernier ouvrage de Philippe Clergeau, aux éditions Apogée