Portrait de Sylvain Pincebourde

18/06/2019

@Benoît Piraudeau

Insectes en danger : l’IRBI sonne l’alerte

 

Chargé de recherche au CNRS, au sein de l’Institut de Recherche sur la Biologie de l’Insecte) le Tourangeau Sylvain Pincebourde vient de publier un article, cosigné avec son collègue Jérôme Casas, dans la prestigieuse revue de science américaine PNAS*, sur l’impact des changements climatiques sur les insectes à l’issue de quatre années d’études.

 

*Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America

Rencontre

  • Pouvez-vous, en préambule, nous parler de l’IRBI que les Tourangeaux ne connaissent peut-être pas ?

Près de 90 personnes travaillent à l’IRBI, dont 38 chercheurs. L’objet de nos recherches est aussi divers que leur dénominateur est commun : l’insecte. On étudie la punaise qui propage le virus de la maladie de Chagas ; on s’intéresse à l’aérodynamisme du premier battement d’ailes du papillon ; on planche sur le dialogue moléculaire entre l’œuf d’une guêpe et son hôte (une chenille), mais aussi sur la propagation des espèces invasives comme la pyrale du buis qui pose problème aux parcs et jardin des châteaux de la Loire...

 

  • Mais à quoi bon, par exemple, renseigner sur la diversité des couleurs des scarabées en Guyane ?

On est un labo de recherche fondamentale ! Par définition, c’est la connaissance pour la connaissance. Ceci étant dit, la tendance affirmée depuis déjà de longues années, est de n’être jamais très loin du terrain des applications. Nos financeurs, la société et l’urgence aujourd’hui nous commandent. C’est indéniable. Un exemple parmi d’autres, mon collègue, Éric Darrouzet, met au point des techniques de piégeage du frelon asiatique, grand destructeur d’abeilles, autant qu’il étudie les structures de leurs habitats. Un autre collègue, Jérôme Casas, travail sur le biomimétisme, ou comment s'inspirer de la Nature pour innover technologiquement dans des domaines comme l’architecture ou l’aéronautique. Les insectes sont des modèles d’intelligence et de grands sonneur d’alerte. Évidemment, ils sont petits…

 

  • Vos recherches établissent-elles des liens avec le réchauffement climatique et ses conséquences aujourd’hui perceptibles ?

Oui. Le GIEC prévoit une augmentation de 5°C en France en 2050. La question n’est plus d’empêcher ce réchauffement mais d’en limiter les dégâts, notamment sur tout ce qui nous nourrit : l’agriculture. Nos thématiques principales de recherche portent essentiellement sur des modèles biologiques de régions tempérées, mais je garde toujours un œil sur ce qui se passe dans des régions tropicales exceptionnelles d’un point de vue diversité.

« Je suis fils de maraîcher et fruit de l’université. La nature, c’est mon chez moi. »

@Benoît Piraudeau

Jérôme Casas & Sylvain Pincebourde @ Benoît Piraudeau

  • Est-ce que votre vocation de chercheur est lié au milieu agricole dans lequel vous avez grandi ?

Assurément. Je suis fils de maraîcher et fruit de l’université. La nature, c’est mon chez moi. Mon enfance, c’est le souvenir d’élevage d’escargots, de nichoirs à tourterelles, mes premières expériences avec la création d’une fourmilière dans un terrarium. J’ai ensuite découvert le film documentaire Microcosmos. Voir à travers les yeux des insectes m’a fasciné. Je me suis mis finalement assez tardivement à l’entomologie. J’ai commencé à collectionner des insectes tropicaux, achetés à Paris, ou que je suis allé chercher directement dans la forêt tropicale. En Guyane française, notamment, dans le cadre d’un mastère sur la diversité des couleurs de toute une famille de scarabée. Je suis allé aussi au Costa-Rica. Vous disposez là-bas d’un laboratoire à ciel ouvert.

 

  • Étiez-vous sensibilisé à l’écologie, enfant ?

Mon père pratiquait la culture hors sol. Il y contrôlait la nutrition de ses plantes (calcium, fer) qui reposaient sur des pains de fibre d’écorces de pins ou de noix de coco. Il ensemençait ses serres avec des ennemis naturels pour lutter contre les ravageurs, il testait et comparait les effets de différentes espèces pour identifier celles qui résistaient le mieux aux conditions climatiques sous serre. Il expérimentait, avançait à tâtons. Ce n’était pas encore l’état d’urgence dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui, tout procédait du bon sens. C’est tout.

 

  • Justement en parlant de conditions climatiques, notre planète se retrouve aujourd'hui dans une urgence climatique, avec le réchauffement et l'augmentation des vagues de chaleur. Comment les animaux parviennent-ils à résister aujourd'hui ?

Dans un numéro de Science et Vie, j’avais publié un article d’après une étude réalisée entre la Californie et la Caroline du Sud. J’expliquais que pour se rafraîchir, l’étoile de mer n’hésitait pas à se couper un bras ! Si la température est trop forte, risquant de la tuer, elle peut même s’en couper plusieurs. Amputer plutôt que tout perdre, sauver les organes vitaux plutôt que de faire la belle, c’est aussi un bon « raccourci » pour comprendre le type de stratégie de survie face au réchauffement.

« 75 % d'insectes ont disparu en quelques décennies à l'échelle de la planète. »

  • Qu’est-ce que ça lui dit, à lui, à notre puceron français « plus 3° en 50 ans » ? Il ne va pas se couper des pattes ?

Non, il ne va rien se couper, mais son taux de croissance va augmenter dans un premier temps, puis certainement diminuer dès lors que les qualités nutritionnelles du pommier vont s'appauvrir à cause du réchauffement... Autre facteur à considérer : la coccinelle, prédateur du puceron, va-t-elle en manger plus ou moins ? Et dans un cas ou dans l’autre, qu’est-ce que cela va entrainer chez elle ? Cet exemple illustre bien ce que peut impliquer un effet cascade dans la chaine alimentaire.

 

  • Poser des constats, c’est une chose, mais votre longue étude qui vient de faire l’objet d’une publication dans le PNAS, dégage-t-elle des solutions ?

Au-delà d'une augmentation moyenne de la température, le changement climatique apporte surtout une augmentation de la fréquence et de l'intensité des vagues de chaleur. Notre étude porte sur des insectes vivant à la surface des feuilles des arbres, ce qui correspond à une partie importante de la biodiversité. Notre étude démontre qu'en considérant les conditions climatiques à la surface du feuillage, ces insectes vivent d'ores et déjà proche de leur seuil de tolérance à la température durant les vagues de chaleur que nous subissons depuis 2012.

 

  • Votre étude démontre, mais que propose-t-elle ?

Elle propose avant tout un mécanisme permettant d'expliquer l'effondrement global des populations d'insectes ces dernières années : -75% d'insectes en quelques décennies à l'échelle de la planète ! Le réchauffement n'est pas la seule cause de cette perte de biodiversité (déforestation, urbanisation, pollutions etc.). Il est difficile de proposer des solutions à un phénomène aussi incontrôlable que global. Toutefois, veiller à un bon état sanitaire des arbres doit permettre d'augmenter les capacités de résilience de notre biodiversité.