Portrait de Fabien Mérelle

18/06/2019

Le dessin comme art de vivre

 

Fabien Mérelle, né en 1981, vit et travaille à Tours. Ses dessins primés lui valent une réputation internationale. Présentation d’un artiste plus abstrait qu’il ne semble dont le sublime travail est visible jusqu’au 22 septembre prochain au CCC OD. Petit tour de l’exposition à ses côtés.

  • Une première en France
    Cette opportunité d’exposer dans un lieu institutionnel est une première pour moi. Les visiteurs auront un aperçu de dix ans de travail. Les dessins visibles au CCC OD appartiennent à des collectionneurs qui ont eu la gentillesse de nous les prêter pour cette exposition. Je fais un travail sur papier, je fais du volume aussi. En galerie, la priorité est de vendre et l’on ne peut pas toujours réaliser ce dont on a vraiment envie. C’est toujours un bras de fer. Avec cette alcôve en bois flotté, par exemple, j’ai pu prolonger le dessin et mêler deux pratiques artistiques différentes.
  • La place de la famille
    Ma femme est une figure récurrente dans mon travail, comme je le suis. Elle est juive, je suis catholique, et mon travail est une chronique dessinée de mon quotidien, de mes peurs, de mes fantasmes, de mes moments de solitude. J’ai beaucoup d’admiration pour le cinéma muet burlesque. Mon personnage porte toujours un bas de pyjama rayé et un haut blanc. C’est à la fois moi et pas moi, comme Charlot n’est pas Chaplin. Mes enfants apparaissent aussi. Par exemple, avec moi dans une guérite. Nous tirons la langue à un ennemi imaginaire et je tiens un petit fusil en bois. On peut y voir un jeu d’enfant. L’innocence est dans la guérite, en posture de défense, en gardien des valeurs, en lieu et place des gardiens de camps d’hier auxquels elles disent : « nous grandirons, nous n’oublierons pas et la prochaine fois, nous saurons nous défendre. »
  • L'imaginaire est dans l'enfance
    Je redessine sur mes propres dessins d’enfants réalisés il y a 30 ans. J’ai commencé ce travail aux beaux-arts, à Paris. En tant que jeune artiste, on a tendance à vouloir aborder des sujets très durs, comme si la nécessité de se distinguer devait avoir pour sujet ce qu’il y a de plus sombre en nous et autour de nous. Un jour, un critique voyant mon travail, m’a dit que je n’avais aucune imagination. Qu’est-ce que l’imagination ? La plus pure est dans l’enfance. C’était un moteur de regarder les dessins de cette époque, pour les réinvestir et retrouver la dimension du jeu. Je pense que mon univers n’a jamais changé, il y a une continuation. Simplement, je dessine différemment. Cette idée de reprendre à 35 ans mes dessins d’enfant, je la reprendrai à 45, puis à 55, etc.
  • Clin d’œil à la Renaissance
    C’est un dessin où l’on me voit sous une couette avec ma fille. On ne sait pas qui protège qui. Ce sont les peintures de Bosch et de Brueghel qui m’ont inspiré… J’ai voulu dans le dessin de cette couette atteindre le même degré de réalisme que les drapés peints à la Renaissance. Au-delà du clin d’œil, ces dessins portent des messages que j’adresse à mes enfants, mes proches. Le dessin, c’est ma manière à moi de faire face au réel et d’essayer parfois de s’en protéger.
  • Les paysages
    J’ai voyagé en Chine durant quatre mois dans le cadre d’un échange avec l’université de Xi’an. Les artistes chinois n’ont pas peur du vide sur le papier, ils ne culpabilisent pas à l’idée de laisser des blancs sur la feuille. C’est ainsi qu’on contemple le mieux un paysage. J’ai beaucoup appris de leur école. Je présente, dans cet esprit, un grand dessin inspiré par le poème de Michaux intitulé « Je viens » où les traces de pas de mon personnage s’effacent dans la neige au milieu d’un paysage montagneux.
  • Le bunker
    Depuis l’an dernier, le bunker dessiné s’est effondré. Les ruines de la Seconde guerre mondiale disparaissent comme ceux qui l’ont vécue. Ils sont, à travers les souvenirs de mon grand-père, prisonnier de guerre évadé, très présents chez moi.

    Une génération disparait et il me semble que nous leur devons de continuer à décrire ce que, eux, ont réellement vécu.

  • Hybridation
    Pourquoi ces dessins de moi-même en pleine métamorphose ? Je ne sais pas. Avec le recul, je peux dire ce qu’ils sont. Par exemple, quand je me transforme en arbre. Ce dessin dit le souhait de faire corps avec la nature. Il faut savoir que lorsque je dessine, je peux vivre enfermé chez moi trois-quatre mois. À un moment, tout mon être réclame de voir un arbre, non pas en ville - je ne parle pas de platanes bien alignés -mais dans le désordre de forêts non contraintes par l’homme.
  • Les moutons
    Quand on est artiste, on est dans le flot de la vie comme tout le monde, mais pas totalement. En dépit d’un léger pas de côté pour observer, on n’échappe à des envies ou des soucis qui nous sont tous communs. Et l’on se sent partir avec la masse. D’où ce dessin où je me retrouve entraîné Il se trouve que mon histoire personnelle rencontre aussi celle du mouton. Ma mère s’appelle Di Pasquale, avec pour emblème une brebis. Ce dessin dit aussi que je n’irai pas contre le flot de l’histoire familiale.
  • La murmuration des oiseaux
    Techniquement, je ne dessine pas un bras, une jambe, mais petit périmètre par petit périmètre, je place ici, le bon gris, là le bon noir.... Quelques centimètres carrés peuvent m’occuper une journée entière. Tout est abstrait, puis au fur et à mesure que j’avance, l’abstraction laisse place au réalisme. J’ai voulu pour rendre compte de ce mouvement représenter une murmurassion d’oiseaux, cette masse qui s’envolent d’un coup. Si de loin, elle paraît réaliste, en s’approchant, on distingue clairement que chaque oiseau a une forme totalement abstraite. Ensuite, le travail du dessin, c’est aussi un moyen d’apprivoiser ce qui peut se passer dans nos vies. Ici, faire fuir la menace dans un cri de colère en lui faisant face. J’ai réalisé ce dessin après les attentats contre Charlie Hebdo.
  • Les îles de Loire
    Je passe mon temps à collecter du bois flotté sur les rivages de la Loire. Je suis fasciné par la diversité et la nature changeante des visages que le fleuve et ses îles nous présentent. C’est, pour moi, la métaphore notre existence à chacun. Parfois se sent riche, luxuriant ; parfois, la pauvreté domine. Les îles de Loire sont de plus en plus présentes. Au départ, je réalisais des copier-coller et je plaçais mon personnage. Ensuite, j’ai réellement rejoint celle-ci et je demandais à ma femme de me prendre en photo, notamment d’un pont alors que je traversais à pied le fleuve à son niveau le plus bas. Je ne dessine pas le fleuve, le spectateur le devine. Je signale une légère ondulation et l’imagination du public fait le reste. Elle est bien meilleure dessinatrice que moi.

Continuez la visite au Centre de Création Contemporaine Olivier Debré
33 dessins de Fabien Mérelle attendent que vous entriez dans ses mondes oniriques.

 

Exposition jusqu'au 22 septembre

Dossier de presse du CCCOD - Fabien Mérelle