Plongée dans le quartier des Fontaines

28/08/2020

La fontaine de la place de l'Amiral-Querville © V. Liorit - Ville de Tours

Dans ce quartier où vivent près de 7 000 habitants, quelques figures locales font jaillir l’idée rafraîchissante que de grandes choses peuvent se construire ici, humainement.

 

Au tournant des années 1970, l’un des plus « grands chantiers d’Europe » était à Tours. L’aménagement de la vallée du Cher, débuté sur sa rive nord en 1962, se poursuivait au sud. Le projet de 20 000 logements, allant de Rochepinard aux Deux Lions, était « habité » par l’ambition d’un maire, Jean Royer, de s’inscrire « dans la lignée des grands bâtisseurs de la Renaissance et du xviiie siècle »(1). Le rôle d’amortisseurs naturels des « zones humides » importait peu alors et plusieurs centaines d’hectares de prairies inondables étaient « mises hors d’eau » après que des études hydrographiques très poussées furent engagées.

Artificielle, l’île Balzac, plantée de 8 000 arbres, émergea pour résister au Cher, vaincre sa « sauvagerie » et rendre ses eaux aussi dociles que celle des fontaines ! Place de l’Amiral Querville, du nom de ce sous-marinier né à Tours et héros de guerre, la fontaine qui s’y trouve fait figure de symbole.

 

(1) Lire Tours, métamorphoses d’une ville, sous la direction de Jean-Baptiste Minnaert, ed. Norma.

Où souffle un vent marin

 

Les mouvements de l’eau, telle fut la passion du cartographe Jean Guérard. En 1615, ce pionnier de l’hydrographie enseignait l’art de naviguer. Aux Fontaines, quartier partitionné dans un entrelacs de rues musicales (Verdi,  Strauss, Mozart, Delibes, etc.) où souffle un vent marin, la salle Jean Guérard, boxeur celui-ci, parfait homonyme, se trouve rivée à l’allée Monteverdi. Mystère du hasard ! Il n’est de secret pour personne que ce boxing-club a pour capitaine, depuis sa création il y a 20 ans, Nedjid Elbaja, dont l’enthousiasme, comme la musique d’Orphée aux Enfers, se veut triomphant, mais au Diable les Lamentations !

 

Longtemps, Nedjid a bourlingué et appris  combien le sport joue ce rôle d’amortisseurs, social celui-là : « s’entraîner avec coeur, c’est déjà s’entraider ». Les « zones humides » sont aujourd’hui les fronts qu’on essuie et l’éponge naturelle celle qu’il ne jette pas  facilement. L’ancien « poids léger » n’appartient pas au siècle de Guérard l’explorateur, mais des « grandes découvertes », d’Ismaël El Massoudi à Angélique Pitiot. « Ma plus grande fierté est d’avoir établi des ponts sportifs et éducatifs avec le Maroc et permis à des jeunes du quartier de voyager sur un autre continent, de s’enrichir de nouvelles rencontres ».

En plus de la boxe, Nedjid Elbaja propose du fitness pour tous les âges dans une salle agrandie. © V. Liorit - Ville de Tours

Valeurs et esprit de famille

 

Sans recourir au compas des navigateurs d’antan, Nedjid a trouvé au sud de Tours son « nord magnétique » : « ma grande école, c’est le terrain,assène-t-il avec punch. Les valeurs que j’ai reçues, c’est la richesse que je  transmets. S’adapter, gagner la confiance, est un devoir. On trouve cela "normal", mais c’est parfois lourd à porter ». Les frères Vitry, Kevin et Ulrich, tout sourire, ont grandi aux Fontaines : « j’ai fini mon service civique au  club, dit Kévin, étudiant en droit, mais je continue de venir, pour le plaisir. Tous nos amis d’enfance sont là ». Ulrich, lui, est militaire depuis quatorze ans : « depuis gamin, nous avons toujours eu un pied dans la salle. Si vous  n’en parlez pas, votre article serait défaillant ». À bon entendeur ! Un studio radio et vidéo vient d’être aménagé, aussi pour parler, insiste Nedjid, de « celles ou de ceux qui, originaires du quartier, ont réussi ».  Contre-attaque  décisive Il faut se méfier de l’eau qui dort, mais ne dites pas à Nor Eddine Mouridi que les Fontaines sont « un quartier dortoir » : vous le vexeriez. Avant de monter son école de foot, il fit de sa voiture son bureau, prêt à tous  les déplacements, pourvu que les eaux stagnantes de l’immobilisme ne virent au trouble : « 80 % de social, 20 % de sport, voilà mon quotidien ». Il fait partie aux Fontaines, lui-aussi, de ces individualités qui se démarquent  mais si « seul on va vite, ensemble on va loin », martèle-t-il. Des « Enfants de Rochepinard » au terrain synthétique « Thomas Rodriguez » de l’AS Tours Sud, son art du « décalage » lui a permis finalement de trouver « le »  point de fixation idéal : « un bureau rue Verdi, très bien desservi », siège du club qui compte 320 adhérents.

Kevin et Ulrich Vitry, enfants des Fontaines, fidèles au quartier © V. Liorit - Ville de Tours

Contre-attaque décisive

 

Il faut se méfier de l’eau qui dort, mais ne dites pas à Nor Eddine Mouridi que les Fontaines sont « un quartier dortoir » : vous le vexeriez. Avant de monter son école de foot, il fit de sa voiture son bureau, prêt à tous les déplacements, pourvu que les eaux stagnantes de l’immobilisme ne virent au trouble : « 80 % de social, 20 % de sport, voilà mon quotidien ». Il fait partie aux Fontaines, lui-aussi, de ces individualités qui se démarquent mais si « seul on va vite, ensemble on va loin », martèle-t-il. Des « Enfants de Rochepinard » au terrain synthétique « Thomas Rodriguez » de l’AS Tours Sud, son art du « décalage » lui a permis finalement de trouver « le » point de fixation idéal : « un bureau rue Verdi, très bien desservi », siège du club qui compte 320 adhérents.

Nor Eddine Mouridi fédère le sud du Cher autour du ballon rond. © V. Liorit - Ville de Tours

Retisser des liens

 

En 1978, Christine Delarue emménageait avec ses parents, rue Lord Byron. Investie, sa maman Yvette, 92 ans, gère encore Le Vestiaire, qui redistribue des dons de vêtements. Elle-même préside l’association Aux Fontaines de l’Art, rue Greuze, et poursuit ainsi l’oeuvre de la regrettée Françoise Maral, habile à tisser du lien social, autant que Christine, à broder au point compté. L’exposition-vente de novembre, « surtout des peintures », colore l’espace Jacques Villeret. Cette année, elle espère faire se rencontrer d’autres formes d’art

 

En 2015, la création du Jardin de Berthe a bénéficié du soutien de Tours Habitat et de la Ville, mais aussi et surtout de l’Association des Habitants des Fontaines. Pour sa présidente Véronique Cuvier, mémoire active du quartier, « ce havre de paix remédie à la solitude ». C’est un îlot très entretenu « comme les solidarités qui s’y nouent », insiste Estelle Cassé, coordonnatrice du projet pour l’APF France Handicap. Aux côtés de Benoît Jeuland, ergothérapeute, elle a travaillé sur son accès pour tous et « durant le confinement, chacun, souligne-t-elle, a pris soin de veiller les uns sur les autres, comme sur le jardin qui les a réunis ».

Le jardin de Berthe, participatif et solidaire, compte sur Ignace (à gauche) et "Maître" Jacques (à droite) pour prendre soin de lui comme d'eux-mêmes. © V. Liorit - Ville de Tours

Tours orchestrales

 

« Sans l’incertitude, l’aventure n’existerait pas », rappelle Nor Eddine, comme l’identité du quartier, sans ses tours. « Elles sont un signal urbain aussi distinctif pour la ville que l’est, à l’horizon, la cathédrale », abonde Hugo Massire, docteur en histoire de Nor Eddine Mouridi fédère le sud du Cher autour du ballon rond. l’art : « nous les devons à l’architecte Michel Marconnet qui, à la demande de Jean Royer, les coiffa d’ardoises emblématiques de la Touraine. Ce geste architectural fut expérimenté avec la tour Ballan, en étoile (rue des Tanneurs) » et « quelque chose de lyrique semble l’avoir dirigé » dans cette quête perpétuelle d’harmonie, propre aux grands ensembles, qui méritent d’avoir pour chefs d’orchestre les habitants eux-mêmes. C’est la philosophie du centre social La Maison pour Tours - Ligue de l’Enseignement d’Indre-et- Loire, installée à « Villeret ».

 

Adeline, Rachida, Amandine et Fanny vous y accueillent pour trouver du soutien, initier des projets, comme – tiens donc ! – une nouvelle cartographie du quartier pour « naviguer » plus facilement vers ce qui peut rendre service. Les initiatives portées s’amarrent ou non à d’autres événements déjà très installés, tels les spectacles jeune public dont Marie- Thérèse Clair assure la programmation. Pour « Marie-Thé », « le lien se crée souvent dans les moments les plus informels, comme au moment d’installer des chaises lors de cinés en plein air, ou comme lorsqu’il a fallu décorer l’espace Jacques Villeret à l’occasion de notre dixième saison l’année dernière ».

Marie-Thé ? Les tout-petits lui disent merci ! © V. Liorit - Ville de Tours

Vertus de l’eau vive

 

Françoise Tomeno et Marc Chemin habitent le quartier, chacun d’un côté de l’avenue Stendhal. Ils font partie du collectif des habitants qui travaillent avec les animatrices aux projets de la Maison pour Tous. La première habite le quartier depuis onze ans, en bord de Cher, sur « la Dalle ». Elle s’était juré, une fois la retraite venue, de faire quelque chose avec d’autres habitants de son quartier, « un peu durement » scindé en deux. « De participer à des projets, pourvu qu’ils soient collectifs ». Elle profite de l’échange pour évoquer un projet de la Maison Pour Tous à la rentrée : la projection d’un film tourné il y a plus de dix ans par des écoliers de l’école Giraudoux, avec entre autres leur directrice de l’époque, Joëlle Ouazine, découvert grâce à Mohamed Ouzine, qui a assuré l’encadrement artistique du film, et qui a offert le DVD. Une projection attendue par les habitants du quartier…

 

Remontant son passé, Marc Chemin « donne l’impression d’avoir vécu depuis toujours ici », parce que « je m’implique », explique-t-il. Vingt-deux ans dans la marine marchande, sept fois et demie le tour du monde   plus tard, c’est place François Rude, au bord du Petit-Cher, qu’il a choisi d’accoster, faisant fi des préjugés sur le quartier, récifs sur lesquels d’autres s’écrasent. « Si on ne se fait pas connaître, lance-t-il comme l’ancre à la  mer, on ne connaîtra jamais personne. Il faut participer, sortir de son petit train-train », encourage-til. Tous les matins, « je vais des bords du Cher jusqu’au Lac pour courir, et pour communier avec la nature. Les reflets des arbres à la surface de l’eau, à 8 h, c’est fantastique. Le grand atout des Fontaines, c’est bien l’eau ». Né à Grand’Rivière en Martinique, « l’eau a toujours été autour de moi ».

 

Et que l’on soit boxeur, footballeur, chanteuse, hydrographe, ou même simple habitant, ce sont des Fontaines que l’on attend les plus beaux jaillissements.

Marc Chemin et Françoise Tomeno, deux habitants impliqués © V. Liorit - Ville de Tours