Libération de Tours – Discours d’Emmanuel Denis

08/09/2020

© Ville de Tours - V. Liorit

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Discours hommage aux agents municipaux

 

En raison de la crise sanitaire, l’équipe municipale a rendu hommage, en comité restreint, aux agents communaux morts pour la France dans le péristyle de l’Hôtel de Ville.

 

Discours d'Emmanuel Denis, Maire de Tours

 

"Les soutiers de la gloire n’ont pas souvent droit à la une des journaux. C’est pourtant eux, elles, qui ont poursuivi la lutte contre l'Axe et ses relais collaborationnistes sur le territoire français depuis l'armistice du 22 juin 1940 jusqu’à la Libération en 1944.

 

Parmi ses soutiers, il y eut des fonctionnaires, à l’image de la société d’alors. Parmi eux, parmi elles, des fatalistes, des attentistes, des collaborateurs plus ou moins zélés, et, puis enfin, des esprits libres, très surveillés, mais profitant malgré tout de leurs positions pour aider la Résistance, à leurs risques et périls.

 

Ce fut le cas de Maurice Genest, ingénieur des ponts et chaussées à la Ville de Tours, devenu expert en faux-papiers, ayant entre autres opérations de sauvetage, permis à une famille juive d’échapper à l’Occupant. C’est pour cette raison qu’en 2005, Yad Vashem lui a décerné le titre de Juste parmi les Nations.

 

Maurice Genest ne figure pas sur cette plaque en l’honneur de ses collègues disparus. Il eut la chance, lui, de ne pas avoir été arrêté.

 

Maurice Genest put ainsi témoigner après-guerre d’une rencontre entre lui et Théophile Fiot, collègue de mairie. Théophile Fiot participait à une filière d’évasion via l’Espagne, il avait besoin de fausses pièces d’identités. Ces deux soutiers étaient heureux de se rencontrer par le biais du Colonel Marnet, chef militaire régional du mouvement Libération-Nord. Une rencontre à l’abri des regards, dans les chaufferies de l’Hôtel de Ville. Un lieu pour le moins symbolique s’agissant d’évoquer la flamme de la Résistance.

Malheureusement, au contraire de Maurice Genest, Théophile Fiot et le Colonel Marnet furent arrêtés. Théophane Venien, ingénieur en chef de la Ville de Tours, le fut aussi. Il était l’adjoint du Colonel Marnet, chargé à l’échelon départemental cette fois de l’organisation militaire de Libé-Nord. Or, en cette sinistre rentrée de 1943, la police allemande avait mis à jour toute l’organisation du mouvement. Marnet comme Venien était de très « belles » prises pour les tortionnaires du 17, rue George Sand.

 

C’est à la suite d’une opération aérienne clandestine sur la commune de Semblançay, dans la nuit du 8 au 9 septembre, qu’un à un ses participants ont été arrêtés ; Théophane Venien était de ceux-là. Arrêté, il sera déporté, comme Théophile Fiot et le Colonel Marnet. Aucun d’eux ne rentrera. 

 

Torturé, le Colonel Marnet déclara, sous la dictée : « A la suite des exhortations préliminaires, je me déclare désormais prêt à dire la vérité, car continuer à mentir serait inutile. » Quelle forme prenaient ces « exhortations préliminaires » ? On le devine. Avant d’être envoyé lui-aussi à la mort, Théophane Venien passa aussi à la question. Une ligne de son procès-verbal d’interrogatoire en dit peut-être plus long que toutes les spéculations autour du ou des responsables de la dénonciation initiale. Une ligne et une seule dit la souffrance physique et morale endurée lors de ses « interrogatoires », pudiquement appelées par ceux qui les pratiquaient, des « interrogatoires renforcées » : « L’interrogatoire est interrompu pour lui donner la possibilité de se rappeler s’il a déclaré tout ce qu’il savait. »

 

Ce que nous savons nous, aujourd’hui, face à cette plaque en hommage au personnel municipal, victime de l’Occupant nazi, ce que nous pouvons déclarer sans devoir être interrompu par des humiliations et des coups, c’est que ces noms sont notre fierté et que nous pouvons les évoquer à voix haute, grâce à eux, plutôt qu’à voix basse dans les sous-sols de la Mairie."

© Ville de Tours - V. Liorit

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Discours de la Libération de Tours

 

En raison de la crise sanitaire, la cérémonie de la Libération de Tours s’est déroulée place Anatole France où les autorités ont procédé à un dépôt de gerbes au monument aux morts.

 

Discours d'Emmanuel Denis, Maire de Tours

 

"Madame la Préfète,

Madame, Messieurs les Parlementaires,

Monsieur le Sénateur,

Mon Général,

Mesdames, Messieurs les élus,

Mesdames, Messieurs les Présidents des Associations d’Anciens Combattants,

Messieurs les Portes Drapeaux,

Mesdames, Messieurs,

 

Dans la nuit du 31 août au 1er septembre 1944, des explosions se sont succédé à Tours : les ponts du Cher ont été détruits, ainsi que les ponts de l’avenue Grammont et de Vendée.

A cette date, Tours n’était plus qu’une île coupée du monde, sans électricité, sans eau potable. Mais, Tours n’était plus aux mains de l’occupant !

Les Allemands étaient alors en pleine débâcle, fuyant la ville, s’emparant de bicyclettes, d’attelages de chevaux et même de fourgons des pompes funèbres.… Le 1er septembre 1944, notre chère ville s’est trouvée libre, bien que meurtrie.

La Marseillaise était entonnée ; les drapeaux tricolores ornaient les fenêtres. La vie reprenait ses droits entre des champs de ruines. Hélas, la ferveur populaire s’accompagnait de torses bombés et d’infâmes règlements de compte dirigés contre des femmes, accusées de « collaboration horizontale », tondues sans autre forme de procès.

Dans notre Hôtel de Ville, on arborait le brassard des Forces Françaises de l’Intérieur quand d’autres, ailleurs, reprenaient modestement leur travail, comme avant, taisant leur combat d’hier, leur combat de l’ombre, « héros du quotidien » se gardant de réclamer pour eux un piédestal.

Ils avaient fait ce qu’ils pensaient être juste. Et c’est tout. Ils durent néanmoins ravaler leur amertume, ces « résistants de la première heure » quand revinrent au premier plan des hommes de la IIIe République, tenus pour responsables de la défaite de 1940.

Je citerai ce témoignage, d’une résistante, Anne-Marie Marteau, qui, au lendemain de la Libération, déclara : « Rien ne nous rendra l’atmosphère de 1940, 1941 et 1942, quand nous étions le très petit nombre, qu’aucune ambition n’était devant nous et qu’il n’y avait que la foi et le dévouement à une cause librement choisie dans l’obscurité, le danger et l’amitié ».

Quand d’autres revenaient de l’enfer concentrationnaire, certains constatèrent, comme Gaston Papin, tourangeau et ami de Jean Moulin, que pour « les bons, les actions et les participations, nous arrivions trop tard, tout était distribué. »

Aux premières heures de la Libération, le moral du pays était en berne ; Charles de Gaulle lui-même disait que « l’on fait l’Histoire avec une ambition, pas avec des vérités », et il ajoutait même : « De toute manière, je veux donner aux Français des rêves qui les élèvent, plutôt que des vérités qui les abaissent ».

Evidemment, nous pouvons préférer à cette déclaration d’après-guerre, le souvenir de son appel à résister du 18 juin 1940. C’était il y a 80 ans et ce fut l’honneur de la France.

 

Je propose que nous réentendions le message de Pierre Brossolette adressé aux Français le 22 septembre 1942, qui disait : « La gloire est comme ces navires où l'on ne meurt pas seulement à ciel ouvert mais aussi dans l'obscurité pathétique des cales. C'est ainsi que luttent et que meurent les hommes du combat souterrain de la France. Saluez-les, Français ! Ce sont les soutiers de la gloire ».

 

On le sait peu, mais Pierre Brossolette a séjourné clandestinement à Tours en janvier 1944. C’était en compagnie d’Émile Bollaert, successeur de Jean Moulin, arrêté le 21 juin 1943 à Caluire, Brossolette devait s’envoler pour Londres par l’entremise du « Groupe Rabelais », animateur du Bureau des Opérations Aériennes dirigé à Tours par Alfred Bernard, ciblé par la police allemande. Malheureusement, aucun avion ne vint, alors que l’étau se resserrait.

 

Brossolette et Bollaert, contraints de se replier sur Paris, tentèrent de traverser la Manche, non par les airs, mais par la mer. Ils embarquèrent ainsi à Audierne, sur un vieux rafiot « le Jouet des Flots ».

 

Dans une mer agitée, l’embarcation prit l’eau et l’équipage dut regagner la terre ferme. Ils furent arrêtés. On sait la fin tragique de Brossolette, comme celle de Moulin.

Sans leur sacrifice pour unifier la Résistance et légitimer le Général de Gaulle, jamais la France n’aurait retrouvé sa pleine souveraineté. Nous leur devons notre liberté à toutes et à tous.

 

Mais pour un Moulin ou un Brossolette au Panthéon, combien d’Alfred Bernard mort sous la torture dans l’anonymat le plus complet ? Combien d’épouses, comme la sienne, combien de femmes déportées ?

 

Repensons aux jeunes Tourangeaux, André Anguille, André Guilbaud et Robert Couillaud, arrêtés dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1942, par la police pour avoir affiché rue des Guetteries des « A bas Laval » ; ils retrouvèrent au commissariat deux autres camarades, Maxime Bourdon et André Foussier, suspectés d’activités clandestines. Réclamés par le tribunal de la Feldkommandantur, ils furent livrés et fusillés le 16 mai suivant.

 

Repensons à « celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas », réunis dans l’adversité alors que la nation était en pièces, divisée, prostrée, coupée en deux, comme je ne peux m’empêcher de rappeler que des hommes pas tous français, sont eux-aussi tombés sous les balles au Mont Valérien au cri de « Vive la France ». Joseph Epstein, juif polonais et chef des Francs-Tireurs et Partisans de région parisienne, était de ceux-là.

 

À Tours, au début de l’année 1932, ce même Epstein, épris de liberté, vivait encore des « Jours Heureux » ; il croyait aux valeurs universelles de notre pays, qui l’avait accueilli.

Photographié dans le jardin des Prébendes, à l’ombre d’un petit kiosque, il ne songeait pas à demain autrement que sous le prisme d’un bonheur qu’il savait fragile et pour lequel, oui, il allait mourir.

 

Posons-nous la question : que sont devenus ces « Jours heureux », nom donné au programme du Conseil national de la Résistance, parfois instrumentalisé par ceux-là même qui s’emploient à démanteler son sublime héritage ? Que sont-ils devenus, ces « Jours heureux » ?

La mort héroïque de ces femmes et de ces hommes ne surviendra vraiment que lorsque nous aurons abdiqué ce pourquoi ils ont donné leurs vies.

Non pour des biens matériels, des postes, des strapontins, ou un siège dans un conseil d’administration au royaume de l’argent.

Si hier des résistants se sont sacrifiés, c’est pour que survive, à Tours comme ailleurs, l’esprit de la Résistance. Ayons bien en tête la dimension spirituelle de leurs combats. Conservons-la en nous, chevillée au cœur et à l’âme. C’est la condition même de notre humanité.

 

Je vous remercie."

© Ville de Tours - V. Liorit

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