Gregia Sayeg – L’indépendante mexicaine

27/11/2019

Grecia Sayeg - © Ville de Tours - V. Liorit

Entretien avec Grecia Sayeg

 

Diplômée des beaux-arts, Grecia Sayeg est mexicaine. Arrivée à Tours en 2013, l’étudiante étrangère goûte une vie tourangelle libératrice qu’elle rêverait d’avoir au Mexique.

 

"Mes grands-parents ont poussé ma mère à devenir avocate, et elle l’est devenue. Je l’ai vu tomber et se relever toujours", admire Grecia. "Même si tu dois mourir de faim", me dit-elle, "fais ce que tu veux". Son arrière-grand-mère, indépendante, décédée à 103 ans, était son autre Adela Velarde Pérez, héroïne de la révolution mexicaine dont les héritières, cent ans plus tard, valsent avec la mort plus qu’elles ne chantent des corridos. Dans l’ombre de la Vierge de Guadalupe, la violence, regrette-t-elle, ternit la richesse culturelle du Mexique, mais elle ne l’éteint pas.

Grecia Sayeg en quelques dates :

 

  • 1992 - Née le 4 septembre à Celaya (Mexique)
  • 2001 - Déménagement à Ciudad Obregón à 9 ans
  • 2011 - Départ pour la France. Apprentissage du français au lycée de Segré, près d’Angers
  • 2013 - Réussite au concours d’entrée de l’école supérieure d’art et de design TALM-Tours
  • 2018 - Diplôme national supérieur des arts plastiques.
  • 2019 - Installation de son atelier à la Morinerie

Révolution au féminin

 

À 9 ans, Grecia rêvait d’art et pressa sa mère de l’emmener une semaine à Mexico pour une rétrospective Salvador Dalí : « chaque jour, j’étais assise sur le sol du musée, à reproduire tous ses tableaux. ».

Elle rêve aussi de partir pour Londres. « Comme je parlais déjà anglais, ma mère estimait qu’apprendre le français était plus intéressant ; elle m’a trouvé une famille d’accueil près d’Angers et j’y suis partie pour mes 18 ans. ». Après deux ans de « douceur angevine », elle réussit le concours des Beaux-Arts et rejoint Tours. Sa famille, catholique, est rassurée : « c’est la ville de Saint-Martin », il veillera sur « la petite » qui, arrivée en Touraine, avait le pas moins assuré que le Vautrin déguisé par Balzac en général mexicain : « J’étais comme un petit mouton perdu mais, petit à petit, je me suis sentie chez moi, entre les Halles et le Vieux-Tours. »

 

La timidité s’efface. Sautent les verrous d’une éducation chez les Jésuites.Présidente du bureau des étudiants, Grecia « [porte] une parole », aide à l’intégration des élèves imprimeurs du lycée Bayet. Enfin, diplômée des Beaux-Arts, elle ressort pastels et peintures délaissés durant ses études car, lui avait-on expliqué, « c’est bon pour le primaire ». La culture mexicaine a le respect du passé, « le concept et le discours ne l’emportent pas sur l’œuvre », rétorque-t-elle aujourd’hui, en écho aux propos du géant de la littérature (et compatriote) Carlos Fuentes pour qui « la création n’existerait pas sans la tradition. Souvenez-vous que Balzac, qui était catholique et réactionnaire, a écrit les romans les plus révolutionnaires de son époque ! ».

 

Place Beaune-Semblançay, Grecia rêve des heures. Entre la façade brûlée de l’hôtel et sa fontaine renaissent les silhouettes matriarcales de son enfance, à la fois « courageuses et timorées ». Diego Rivera, mari de Frida Kahlo, n’aurait pu peindre une fresque géante sur ce mur troué de fenêtres, au moins, il n’enferme pas. « Ce qui rapproche Tours de Ciudad Obregón où j’ai grandi ? C’est l’eau qui sépare. ». Le Jardin de la France est traversé par la Loire et le Cher ; là-bas, le grand bassin agricole du Mexique, l’est par les nombreux canaux d’irrigation du rio Yaqui, sur les rives duquel, « une femme chamane m’a dit des choses sur moi que je n’avais confiées à personne ». Intimement révélée d’un côté et de l’autre de l’océan, Grecia poursuit sa novela artistique et c’est au gré d’un fleuve toujours sauvage que l’« amoureuse de Tours », librement mexicaine, accomplit au féminin sa ligérienne révolution.