Entretien avec Mélissande Herdier

07/05/2019

Dans l'espace de Mélissande

 

Mélissande Herdier s’est vu confier la création des pavoisements estivaux du Pont Wilson.

 

Aux ateliers de la Morinerie, rencontre avec une artiste qui, pour la première fois, joue avec le vent.

 

Lire l'article dans le magazine N° 195 mai/juin 2019 - "Mélissande Herdier - Au hasard du vent"

  • Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vous ?
    Je suis tourangelle. J’ai étudié à l’université en histoire de l’art. Comme j’ai toujours aimé dessiné, je suis inscrite à l’école Brassart. Il me paraissait raisonnable de commencer par l’art appliqué et le graphisme. Une fois diplômé, je suis parti à Paris. J’étais spécialisé dans le print, l’illustration. Pour le dire vite, tout ce qui n’était pas développement web et codage, très demandé.
  • Que voyez-vous depuis votre table de travail ?
    Des cactus devant la fenêtre. Minou en train de faire sa sieste. Le reflet de la verrière dans un grand miroir. Du bazar dans des étagères métalliques, le nécessaire de théâtre et de spectacle de la compagnie Joseph K qui partage l'atelier avec moi. Un singe marionnette suspendu, des caisses de perruques, des vieux vinyles, des fauteuils à volutes, une chemise jaune, des toiles emballées dans du papier bulle. L'été je travaille face à la verrière, dans la lumière du Nord, le meilleur moment de l'année.
  • Quel serait votre atelier idéal ?
    Idéalement, il m’en faudrait trois. L’un dans l’espace, l’autre au centre de la terre et le dernier, face à l’océan.
  • Les possibilités offertes par le numérique n’est-il pas en train de « gommer » le dessin et ce plaisir de tenir un crayon, de sentir la matière ?
    Le numérique est un médium. C’est une possibilité de s’exprimer autrement. Je n’établis pas de hiérarchie entre les deux. Pour ma part, feuille de dessin et ordinateur se complètent. Je passe de l’un à l’autre naturellement. Que vous conceviez une œuvre artistique, une affiche ou un pavoisement, il y a d’abord l’appréhension d’un sujet. L’idée et la réalisation de l’idée.
  • Dans votre travail personnel, vous aimiez dessiner des nus, les corps vous intéressaient plus que le visage. Quand ils apparaissent aujourd’hui, c’est pour s’effacer, n’être plus que des silhouettes découpées. Comment expliquez-vous cette évolution ?
    Ce n’est pas clair. Je ne peux pas nier que ma vie professionnelle ait accéléré ce glissement. J’ai longtemps été étudiante, puis j’ai été graphiste free-lance, j’ai travaillé non-stop, à faire du « corporate », du « marketing direct », le plus souvent dans le milieu de l’assurance et des banques. Tout était très codifié, très « charté », très contraignant. J’avais la visite régulière des commerciaux, qui regardaient par-dessus mon épaule. Aucune autonomie. Le vocabulaire visuel employé était limité. Il fallait être compris par tout le monde. Le moindre écart, la moindre fantaisie étaient « limites ». Tout devenait sujet à caution. Tout renvoyait à des symboles à éviter, toujours plus nombreux, et donc sujets à des interprétations « à éviter ». L’extrême prudence conduit à l’extrême simplification. Plus de nuances, plus de subtilité, on aplatit, mais il faut aussi faire des vagues pour créer !
  • Vous en avez eu marre de l’humain, finalement ?
    Ayant mis suffisamment d’argent de côté, j’ai surtout voulu réaliser un rêve : faire le tour de l’Amérique latine, m’enfoncer dans la jungle, découvrir des temples mayas, marcher, parcourir des déserts, des espaces les plus dégagés possible. A partir de Buenos Aires, j’ai exploré la Patagonie, les Andes, le Chili, le désert d’Atacama, le Pérou, le Paraguay… Le pays que j’ai le plus exploré à travers son désert, ses sommets volcaniques et sa jungle est la Bolivie ! L’aventure a duré un an. Et je suis revenu et je me suis installé en Touraine, dans les ateliers d’artistes de la Morinerie.
  • Quelle question vous posiez-vous au milieu de ces grands espaces ?
    Qu’est-ce qu’il restera de notre époque ? Des fichiers numériques ? Pourvu que la fée électricité soit toujours là. C’est une question lancinante chez moi que celle de la mémoire. Pour moi, Internet n’est qu’un nouvel espace qui cherche à se fixer dans dans le temps. Mais plutôt que de me poser des questions, je « regardais » le silence.
  • Vous dessinez des cailloux, des astéroïdes, avec force détails, ce sont-ils trouvés sur votre chemin ou est-ce la réponse à votre question sur ce qu’il restera à la fin ?
    Je les « appréhende » comme les reliquats du Big Bang originel. Ce sont des témoins, portant parfois l’empreinte d’un être vivant. Le caillou comme l’astéroïde sont, enfin, une mémoire en mouvement. La fascination qu’ils exercent sur moi ne date pas de mon aventure sud-américaine. Elle fait écho à l’envie enfantine d’être archéologue. D’ailleurs, si j’ai fait histoire de l’art, c’était pour poursuivre ce « dessein ». J’aime regarder les pierres, les répertorier, les classer, les disposer au hasard. J’apprécie la manière dont elles prennent la lumière.
  • Vous travaillez cette thématique sur quel support ?
    Papier toile blanc très rugueux et fort préparé au Gesso, une pâte acrylique blanche, ou bien sur un papier d’impression très lisse, voire carrément des calques. Je fais mes expériences ; je me nourris de beaucoup de littérature scientifique, d’astrophysique notamment.
  • Avez-vous une idée d’où vous souhaitez aller, artistiquement parlant ?
    Je suis jeune dans la production artistique. Je sens depuis peu qu’il y a des gonds qui commencent à sauter. J’ose m’aventurer hors du dessin pur. J’imagine des installations, mais ce sont des projets qui prendront du temps, plus complexes, qui supposent des techniques particulières, un savoir-faire à appréhender. L’astéroïde qui menace ici, c’est le temps et l’argent. Pour l’artiste, ils ont souvent en commun de manquer. Pour le moment, le temps, ça ne m’angoisse pas, cela m’intéresse. Et je me concentre moins sur le futur et le présent que sur le passé. Mon appétence pour l’archéologie, sûrement !
  • Une installation, vous allez en avoir une tout l’été. Ce sont les pavois du pont Wilson. Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez abordé ce projet ?
    Très simplement et humblement, avec le soutien de l’association Mode d’Emploi et de la Ville de Tours. Le sujet est Balzac et mon intention était d’abord de créer un espace urbain agréable. J’étais à mi-chemin entre la commande, le graphisme et le dessin libre. Pour un résultant que j’espère frais et clair. C’est aussi, à titre personnel, une respiration dans mon propre travail. Celui-ci est plus sombre, plus menaçant, tout en noir et blanc. Et là bam ! Flash couleur ! Le foisonnement, la géographie, les décors, des silhouettes que le vent découpe, qui flottent ensemble…
  • Et aussi la diversité humaine que vous aviez mis de côté !
    J’ai travaillé sur une dizaine de personnages de La Comédie humaine qui se trouvent au cœur de l’intrigue dans plusieurs romans et sur ceux qui m’ont le plus touchée. Ils sont sur les pavois à l’état de croquis, de dessins jetés sur le papier. Ce pourrait être le pendant visuel des notes descriptives qu’aurait pu prendre Balzac en croisant ses contemporains, comme ça, à la volée, pour ne pas les perdre, les garder en mémoire dans la solitude et les grandes espaces de l’écriture…