Entretien avec Emmanuel Denis

08/09/2020

Emmanuel Denis et Armelle Gallot-Lavallée - © B. Piraudeau

Entretien avec

Armelle Gallot-Lavallée

 

Maire de Tours

 

Par Benoît Piraudeau

 

  • Tohu-bohu après votre décision d’interdire le pont Wilson aux voitures. Votre réaction ?

Cette décision est présentée à tort comme un « bouleversement ». Elle s’inscrit dans la continuité des transformations liées au retour du tram à Tours il y a sept ans.

A l’époque, l’une des deux voies de circulation avait été pavée pour les vélos et les piétons. Une décision alors frappée au coin du bon sens, qui avait été validée après enquête public, afin d’apaiser le centre-ville et accompagner l’évolution des mobilités.

Depuis 2014, la ville n’a rien fait en faveur d’un meilleur partage de l’espace public, notamment du point de vue de la sécurisation des cheminements cyclables. La « révolution des mobilités » que nous appelons de nos vœux n’est pas qu’une vue de l’esprit : l’urgence climatique est telle, que des décisions courageuses s’imposent. Les Tourangelles et les Tourangeaux y sont prêt.e.s ; ils l’ont nettement exprimé lors des élections municipales.

 

  • On vous oppose que les voitures se reportent sur les ponts Napoléon et Mirabeau…

Restons factuel :  la presse a évoqué des bouchons sud-nord, rue de la Victoire, direction Pont Napoléon, laissant entendre que la fermeture du pont Wilson en était la cause. Or, comme je le disais à l’instant, les automobilistes remontant vers le nord ne peuvent plus emprunter le pont depuis 2013. Par ailleurs, le trafic sur le pont Wilson, en sens unique nord-sud, représente environ 6% du trafic sur ces trois ponts. Le report est largement absorbable, même l’enjeu est aussi que automobilistes trouvent d’autres moyens de franchir la Loire et, a minima, utilisent davantage les parking-relais, dont celui des Trois-Rivières, qui n’est employé qu’à 20 voire 30% de sa capacité.

Des points de blocage ont été identifiés au niveau du rond-point du pont Napoléon, mais ils concernent les flux Ouest-Est et donc sont sans lien avec notre décision estivale.

 

  • Comprenez-vous qu’il est difficile de modifier ses habitudes ?

Évidemment. En 1971, l’année de ma naissance, le Président Pompidou déclarait : « il faut adapter la ville à la voiture ». La même année, sous la pression des milieux associatifs lanceurs d’alerte, le ministère de la protection de la nature et de l’environnement fut créé. Son premier titulaire Robert Poujade a écrit, amer, un livre Le ministère de l’impossible dans lequel il admettait n’avoir pu gagner « la bataille du cadre de vie ».

Notre société sent bien que, face à l’immense enjeu du réchauffement climatique, un infléchissement réel de nos modes de vie est nécessaire. Le rôle des pouvoirs publics, des décideuses et décideurs politiques est d’anticiper et d’accompagner ces changements, pour qu’ils se fassent dans la justice et en défense de l’intérêt général.

© Ville de Tours- V. Liorit

 

  • Quand bien même l’urgence climatique justifie cette révolution culturelle, celle-ci peut-elle se faire à marche forcée ?

Nous n’avons pas le choix que d’accorder rapidement notre ambition en matière de transition écologique avec des actes forts. Le développement du futur Réseau cyclable tourangeau, à savoir des pistes performantes et sécurisées, doit s’accompagner d’un soutien à la transition des mobilités à l’échelle du foyer. Par exemple, sur le dossier vélo, nous mettrons en place fin septembre une aide à l’achat de vélo à assistance électrique, aux vélos cargo pour les familles et aux vélos traditionnels. Le maire de Fondettes, Cédric de Oliveira, défend cette mesure au niveau métropolitain et je ne doute pas qu’un certain nombre de maires de la Métropole aspire à étendre ce dispositif dès 2021 d’une commune à l’autre pour former un réseau cohérent et efficace. Un demi-siècle après la déclaration de Pompidou, ce serait cette fois symbolique.

 

  • Quant à la parole politique ?

Elle a été abîmée, et à raison aussi, dès lors qu’elle s’est trouvé conseillé par des agences étrangères au service public, grassement payées par le contribuable, et ceci, à des fins électoralistes. À partir de là, et depuis 20 ans, il y a eu un glissement. L’administré n’a plus été appréhendé comme un être pensant, il est devenu une « cible marketing », aux dépens du bien public. La conséquence de tout cela, c’est ce phénomène d’« archipellisation » de la société française, de tensions permanentes. Tout découle de cette segmentation de la population, de ce désir à tout prix de réduire un individu ou un groupe à sa caricature, et de l’y enfermer entre quatre murs de préjugés. Notre parole, celle de l’équipe élue, est de ressouder la population autour d’enjeux qui dépassent les intérêts personnels ou communautaires, de refaire société. Ce n’est pas une sinécure. Les urgences sont nombreuses. Notre mandat débute avec des actions concernant les mobilités, c’est vrai, mais il y eut aussi, durant l’été, la mise en place tout aussi urgente de dispositifs d’aide alimentaire et de « vacances apprenantes » pour limiter le décrochage scolaire, accentué par la crise sanitaire dont nous ne sommes pas tout à fait sortis.

 

  • Finalement, que répondez-vous à ceux qui moquent les « bobos vélos » ?

Lorsque le pont, rendu aux habitant.e.s et à sa lenteur contemplative, sera enfin approprié comme un nouveau « balcon sur la Loire », peut-être que nos opposant.e.s seront-ils les premiers à apprécier de trouver un banc, un kiosque à journaux, un point de vue apaisé, pour apprendre à respirer l’air de la raison et de l’intérêt général, celui qui fait sens et met à bas le cynisme de notre époque.

 

  • L’une des critiques, c’est l’absence de concertation alors que vous en faisiez un cheval de bataille.

La transition des mobilités est une priorité de notre mandat. Elle figurait en bonne place dans nos engagements de campagne. Nous avons été élus pour l’accompagner. Je le répéterai autant de fois qu’il sera nécessaire de le faire : ce parcours inaugural, de la gare à la place Choiseul en passant par le pont Wilson, est une expérimentation, autrement dit un test grandeur nature, à peu de frais, d’un dispositif qui vaut, dans ce cas précis, largement concertation. Ce parcours propose une alternative à la rue Nationale et permet d’éviter des conflits, voire des accidents, entre piétons et cyclistes, voire des cyclistes chutant lourdement en raison des rails du tram. Et à l’heure où on cherche à tout réduire à de la quantification des flux, le simple fait de voir davantage d’enfants et de personnes âgées prendre ce pont à pied ou à vélo, me laisse imaginer que cette décision va dans le bon sens.

Aménager, expérimenter, améliorer, prendre en considération des éléments négatifs qui surgiraient, avant des réalisations « en dur » et sécurisantes, notamment entre la bibliothèque et l’entrée du pont Wilson, voilà qui semble être une méthode rationnelle...

 

  • Vous pourriez revenir sur votre décision de fermer aux voitures le pont Wilson si toutefois l’essai n’est pas concluant ?

On verra ce qu’il se passera d’ici à la fin de l’année, il faut laisser vivre l’expérimentation, laquelle s’inscrit dans un plan vélo global.

© Ville de Tours - V. Liorit

  • Quel est l’objectif de ce « plan vélo global » ?

Sur l’ensemble de la Métropole, nous espérons plusieurs dizaines de réseaux express vélo. Nous avons du retard, en comparaison d’autres villes, comme Rennes avec ses 15 km déjà construits ou Strasbourg qui compte 15% de ses actifs à vélo pour aller au travail, là où Tours en compte moitié moins (source Insee). Il faut veiller à ne pas se précipiter non plus, et faire les choix les plus pertinents. Le parcours présenté le 13 août dernier me semble l’être, qui va de Tours nord vers la gare, et le second, qui va de la gare vers Saint-Pierre-des-Corps. La rénovation du mail Heurteloup s’inscrit de la même façon dans ce plan de transition des mobilités qui, précisons-le, ne s’arrête pas au vélo et à la marche. Il englobe les transports en commun.

 

  • Attendez-vous beaucoup de la ligne 2 du tram ?

Oui, et notre liste n’a pas sourcillé quand son projet a été lancé. D’abord, le couple tram-train est fondamental pour qui habitent dans la 2ème ou 3ème couronne de Tours. Ensuite, l’aménagement de cette ligne 2 (fonctionnelle en 2026 si tout se passe bien) sera l’occasion de redéfinir la place accordée à la voiture. 80% de l’espace d’une rue lui est dédiée. On peut lui préférer d’autres paysages, ceux d’une ville enfin au rendez-vous des enjeux de notre temps. 

 

© Ville de Tours - V. Liorit